• Il a été annoncé dans le communiqué du Conseil des ministres tenu le 9 mai, le projet de modification de l’article 27 de la Constitution du Sénégal qui prévoit la durée du mandat présidentiel et consacre le principe de la limitation à deux du nombre de mandats que le Président peut exercer. D’après les explications supplémentaires fournies, la révision constitutionnelle envisagée irait dans le sens de l’allongement de la mandature du président de la République de 5 à 7 ans et, par voie de conséquence, de la restauration du septennat qui a été, dans l’histoire du Sénégal, en vigueur entre 1960 et 1963 et de 1992 à 2001. L’évocation de cette question mérite un éclairage qui peut être décliné en trois questions-réponses.»

    Le vrai contenu du vrai texte constitutionnel

    Dans cette affaire, deux textes ont été présentés à l’opinion : le texte de l’article 27 du projet de Constitution publié dans le Journal officiel de la République du Sénégal (JORS) n° 5956 du 18 décembre 2000 et qui est détenu et même commenté par de nombreux Sénégalais qui se lit : «La durée du mandat du Président de la République est de cinq ans. Le mandat est renouvelable une seule fois. Cette disposition ne peut être révisée que par une loi référendaire ou une loi constitutionnelle.» Le second texte qui est le seul valable est la loi n ° 2001-03 du 22 janvier 2001 portant Constitution promulguée et publiée dans le JORS n° spécial 5963 du lundi 22 janvier 2001, qui contient la même disposition qui s’arrête à «loi référendaire».

    Sur ce point, toute ambiguïté doit être éradiquée : le texte qui fait foi est bien la Constitution promulguée le 22 janvier 2001, qui prescrit la voie référendaire comme la seule susceptible d’être empruntée pour opérer un quelconque changement relatif à cet article. Il n’est pas besoin d’être juriste pour savoir qu’un projet de texte n’a aucune valeur juridique et s’efface devant un texte promulgué et entré en vigueur.

    Signification et portée de la disposition

    Pourquoi ce verrou de l’article 27 par un référendum a-t-il été introduit dans la Constitution ? La réponse se trouve dans l’histoire constitutionnelle du Sénégal en général et l’histoire du statut du Président de la République en particulier. La formule rédactionnelle de l’article 27 de la Constitution approuvée par le peuple sénégalais le 7 janvier 2001 vise deux objectifs : Il s’agit d’abord de stabiliser définitivement le mandat du Président de la République à une durée qui correspond à la respiration démocratique moderne.

    Par le passé, le mandat du président de la République du Sénégal a connu une instabilité dans sa durée : 7 ans entre 1960 et 1963, 4 ans entre 1963 et 1967, 5 ans entre 1967 et 1992, 7 ans entre 1992 et 2001 et 5 ans à partir de 2001. Après l’alternance, le Constituant a, dans la ferveur démocratique, voulu inscrire la durée du mandat du Président de la République du Sénégal dans une séquence temporelle définitive de 5 ans. C’est une durée qui s’inscrit dans la tendance universelle d’instauration du quinquennat (France et la plupart des pays africains), du quadriennat qui est la norme dans les pays anglo-saxons ou d’un sexennat ou encore d’un septennat mais non renouvelable comme on le voit en Amérique latine.

    En tous les cas, il est question d’éviter de trop longs règnes comme cela a été décrié puis abandonné en France et dans bien d’autres pays africains comme le Sénégal. A la lumière de ces considérations, vouloir restaurer le septennat qui a été remis en cause par un fort consensus national en 2000, et qui est abandonné par la plupart des pays en modernisation politique, procède d’un recul qui ne répond à aucune rationalité démocratique. Au fil de l’évolution des régimes politiques, il est admis que le quinquennat est une bonne mesure conforme à la temporalité républicaine ni trop longue, ni trop courte.

    Par ailleurs, l’article 27 vise par ailleurs à sacraliser le principe de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels qui existe dans la plupart des démocraties qui élisent leur président au suffrage universel (Etats Unis, pays de l’Amérique latine, majorité des pays d’Afrique).

    La particularité du Sénégal, c’est que la clause limitative du nombre de mandats à deux n’a jamais été suivie d’effectivité parce qu’alternativement, instituée et remise en cause. C’est ainsi qu’elle a été instituée pour la première fois en 1970 mais remise en cause en 1976, ré-instituée en 1992 et encore remise en cause en 1998. En 2001, s’inscrivant dans une perspective de rupture, le Constituant sénégalais a voulu désormais inscrire le principe de la limitation des mandats présidentiels à deux dans le marbre constitutionnel ou à tout le moins, le mettre à l’abri de manipulations malsaines, en ne conférant la possibilité de le modifier ou d’y revenir qu’au peuple sénégalais par le biais du référendum.

    C’est l’une des très rares innovations de la Constitution post-alternance. Remettre en cause cette intangibilité, somme toute relative, d’une disposition aussi importante, consiste à ruiner l’apport de la Constitution du 22 janvier 2001 au patrimoine constitutionnel du Sénégal. Il est vrai qu’ici, l’intention de garantir la rigidité et l’intangibilité de la clause limitative du nombre de mandats est louable mais moins forte que dans des pays comme la République démocratique du Congo ou la Mauritanie, qui ont purement et simplement choisi de proclamer l’impossibilité de toute révision de ladite clause.

    Impossibilité de contourner la voie référendaire

    Certains interprètes ont tenté de faire prévaloir que l’exigence de la révision par voie référendaire nettement affirmée à travers la formule, «cette disposition ne peut être révisée que par une loi référendaire» ne s’applique qu’à la deuxième phrase de l’article qui prévoit que «le mandat est renouvelable une seule fois» et non à la deuxième phrase en vertu de laquelle, «la durée du mandat du Président de la République est de cinq ans».

    Cette interprétation est irrecevable pour deux raisons. Il s’agit d’une disposition claire qui n’a pas besoin d’être interprétée. On n’interprète pas ce qui est clair. Lorsqu’un texte finit d’exposer une disposition (c’est-à-dire une norme ou des règles) et prévoit que cette disposition (c’est-à-dire en l’occurrence, la fixation de la durée du mandat à 5 ans et la limitation des mandats à deux) ne peut être révisée que par une loi référendaire, il n’y a place à interprétation, même pour les exégètes les plus passionnés.

    L’erreur des interprètes défendant la thèse d’une possible interprétation, résulte du fait qu’ils ont considéré que les deux règles énoncées (quinquennat et limitation des mandats) sont dans deux alinéas différents (la première règle dans l’alinéa dans 1er et la seconde règle dans le second alinéa) et que la disposition imposant le référendum, par une proximité grammaticale et rédactionnelle avec le second alinéa, ne s’appliquerait qu’à ce dernier. Il s’agit d’une erreur monumentale parce que les deux règles se trouvent enfermées de façon ferme dans un seul et même alinéa. En effet, les deux phrases se suivent sur la même ligne. Donc, l’exigence du référendum contenue à l’article 27 in fine, s’applique aux deux règles énoncées plus haut, dans l’unique alinéa précédent.

    Au total, aussi bien la modification de la règle du quinquennat que celle de la clause limitative du nombre de mandats présidentiels, requièrent la consultation du peuple sénégalais, seul habilité à en décider par le biais d’un référendum.»

    * Ismaïla Madior FALL est agrégé des Facultés de droit – Professeur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar

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  • Dans le débat actuel sur les « biocarburants », la dichotomie parait bien nette entre les défenseurs du « principe de précaution » – dans la mouvance altermondialiste (le cœur de cible) – et leurs opposants, plutôt partisans du « Ayez foi en la science, elle offrira toujours les solutions aux problèmes qu’elle génère. » La problématique reste toujours circonscrite autour des mêmes points, donnés pour cruciaux, ceux dont il est « politiquement correct » de débattre parce qu’ils constituent des enjeux intéressants pour nos élites. Les aspects éludés ou passés à la trappe sont toujours les mêmes, ce qui évite un élargissement du débat susceptible d’aboutir à une critique systémique, autrement dit, à une remise en cause du système en tant que tel ou du « modèle de développement occidental » comme unique système viable possible et idéal indépassable.

    (…) Qu’est-ce donc qui n’apparaît pas dans le « débat » sur les biocarburants ?

    1) Le poids des mots…

    Le premier point est presque un détail, un point de vocabulaire. C’est la différence sémantique entre « biocarburants » et « agro-carburants ». L’utilisation occasionnelle du second terme est une sorte de seuil qui marque la limite de ce qu’on peut accorder aux plus pointilleux, aux « extrémistes », en gage de crédibilité. Pour les moins avertis, une campagne contre les « biocarburants » entache la démarche bio et tout ce qui s’y rapporte, et la fait apparaître comme fortement susceptible de sombrer dans des dérives mercantilistes dénoncées ici comme génocidaires. Le lapsus n’est pas anodin lorsqu’on parle de productions agricoles de masse et qu’on vise un public d’anti-OGM.

    « Bio » étant synonyme d’écologique (on parle même parfois d’éco-carburants), l’amalgame paradoxal génocide/bio ne fait qu’augmenter la confusion chez ceux qui sont les moins soucieux de ce type de nuances. En réalité, les agro-carburants mis en cause sont tout sauf « bio » et impliquent au contraire, comme toute production agricole de masse, un recours massif aux intrants (engrais, pesticides, fongicides et herbicides chimiques). De fait, c’est le terme d’agro-carburant qui devrait être utilisé systématiquement. Précisément, ce n’est pas le cas, mais il l’est au moins de temps en temps… Pour le reste, c’est différent !

    2) Le point focal

    Le second point est la réduction quasi-systématique de la notion d’agro-carburant à la seule production d’esthers d’huiles ou d’esthers de glycol, qui nécessitent de très grosses installations en terme de production et de transformation, et pour lesquels une énorme quantité de biomasse est nécessaire à la production d’une infime quantité de carburant. Cette démarche industrielle est d’autant plus choquante que les moteurs diesels dits « d’ancienne génération » avaient été initialement conçus pour tourner, si nécessaire, avec un mélange d’huile végétale et de pétrole et sont réputés pouvoir tourner aujourd’hui encore (sans modification structurelle) à l’huile végétale seule, pourvu qu’elle soit très pure et très fluide. Les diesels de nouvelle génération, en revanche, ont été modifiés de telle façon qu’ils ne peuvent plus fonctionner à l’huile sans être considérablement modifiés.

    Dans le monde entier, de nombreuses petites entreprises s’efforcent aujourd’hui de chercher (avec des moyens financiers souvent dérisoires) des moyens de perfectionner ces diesels d’ancienne génération afin d’éliminer les inconvénients des « huiles carburant » (comme leur manque de fluidité), de réduire la consommation, les gaz d’échappement (notoirement plus visibles mais bien moins toxiques que ceux du pétrole), de faire tourner les moteurs sur une émulsion stabilisée d’eau et de pétrole, d’eau et d’huile, d’huile et de gaz liquide (butane ou méthane), etc. D’autres modifient des moteurs à essence pour remplacer le mélange air/essence par un mélange air/méthane (le gazogène des années quarante) ou hydrogène/oxygène (avec de la vapeur d’eau à la sortie du pot d’échappement), et ça marche au prix de modifications minimes.

    Mais ce sont les grands groupes qui s’opposent à ce type d’évolution. Ceux-là même qui avaient jadis acheté tous les brevets susceptibles de mettre en cause leur précieuse production. Depuis une quinzaine d’années, ces brevets basculent les uns après les autres dans le domaine public. Ce sont aussi principalement ces grands groupes qui financent la recherche et documentent l’information dans ce domaine. Or, pour eux, produire des véhicules pouvant refaire le plein chez le premier péquenot venu disposant d’un champ de tournesols, d’un moulin à huile et d’une pompe – ou d’un tas de lisier sous cloche et d’un compresseur – serait une pure hérésie capable de ruiner les fondements mêmes de l’hégémonie des puissances occidentales.

    C’est pas simplement du fanatisme, c’est parfaitement exact ! Les trois pays « alignés » disposant d’un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies (qui leur donne droit de veto sur toutes les décisions internationales, y compris celles visant à modifier les rapports de forces au sein de l’ONU ou à imposer à tous les Etats-membres de respecter le droit international et la Charte des Nations Unies sous peine de sanctions), à savoir la France, le Royaume-Uni et les Etats Unis, sont aussi, à l’échelle mondiale, les trois plus gros vendeurs d’armement (environ 75 % des ventes officielles, selon Amnesty International – outre qu’ils demeurent indirectement leaders dans les ventes officieuses ou illicites de stocks). Curieusement, le trio est aussi largement en tête des plus gros vendeurs internationaux de produits pétroliers dérivés (carburants et pétrochimie).

    Si les spécialistes de ce domaine répètent inlassablement que les majors occidentales sont désormais minoritaires par rapport aux compagnies nationales dans la production de brut, ils n’ignorent absolument pas que, contrairement aux grandes firmes occidentales, ces compagnies nationales ne sont majoritaires que dans leur propre pays. A de rares exceptions près, dans la plupart des pays du globe, ce sont les installation des groupes Shell, Texaco, Exxon, BP (British Petroleum) et Total-Fina-Efl qui dominent la distribution de carburants, qu’il s’agisse des stations service, du fuel naval ou du kérosène.

    Parce qu’elle permet de maintenir, dans les pays à ressources, des gouvernements non démocratiques très conciliants ou de renverser ceux qui gênent, l’hégémonie en matière de ventes d’armes, intrinsèquement liée au contrôle des ressources, permet notamment à ces membres permanents de pérenniser un tel état de choses. Sur le plan international, des stations services autonomes équivaudraient en outre à un suicide boursier. On peut être actionnaire de Total ou BP, mais pas de Monsieur Marcel, cultivateur dans le Berry… Selon certains commentateurs de la presse automobile, les constructeurs de ce secteur s’achemineraient donc vers un abandon pur et simple du moteur du diesel, jugé trop polluant (sic). Il resterait néanmoins l’apanage du transport maritime, fluvial et ferroviaire, dont l’approvisionnement est plus étroitement contrôlé. Dans cette optique, les agro-carburants ne sont intéressants que s’ils nécessitent et constituent une industrie lourde, très centralisée, cotée en bourse et totalement contrôlable.

    3) Le « génocide Bio »

    Troisième argument, et dont l’impact est particulièrement observable dans les milieux altermondialistes : « Les biocarburants sont l’une des principales causes de déforestation aujourd’hui et sont déjà la cause des famines de demain. Malgré les ravages de l’effet de serre, on coupe des forêts pour nourrir des moteurs alors que des gens meurent de faim… » En fait, l’amalgame de ces trois problématiques est assez pervers et il est certainement préférable de les traiter séparément.

    La déforestation ne date pas d’hier, mais elle n’en est pas moins récente et gravissime. Lorsqu’on traverse la Côte d’Ivoire du sud au nord, ce sont à perte de vue des kilomètres carrés de forêts dévastées où littéralement rien ne dépasse les 2m50, à l’exception de quelques géants isolés qui rappellent que la canopée se trouvait autrefois à près de 50 mètres de hauteur. En Amazonie, le spectacle est le même et les bras de l’Amazone sèchent les uns après les autres. Même chose au Congo, en Indonésie, aux Philippines, etc. En une quarantaine d’années à peine, depuis la fin des années soixante et l’arrivée des tronçonneuses, la destruction des grandes zones de forêt de la ceinture tropico-équatoriale n’a jamais cessé de s’accélérer, sans jamais défrayer la chronique.

    La principale cause de ce phénomène demeure le degré de corruption ahurissant qui maintient les cours des bois exotiques à un niveau prodigieusement bas, ce qui permet aux pays qui en consomment les plus grosses quantités de ne pas trouver rentable de subvenir à leurs propres besoins en la matière. Les bois occidentaux coûtent plus cher notamment parce qu’on les replante et qu’ils proviennent généralement de forêts privées.

    Dans les forêts primaires sub-tropicales, dont personne n’est propriétaire, à peine 10 à 15 % de ce qui est abattu est expédié : seulement certaines essences et seulement les plus grosses billes. Le reste est laissé en chablis (en vrac au sol) et après quelques mois de séchage, on balance par hélicoptère (dans certaines régions au moins) des bombes de napalm pour faire place nette. Chaque année, pour expliquer les nuages de fumée qui couvrent le paysage sur des centaines de kilomètres carrés (de Bornéo jusqu’au nord de Sumatra, notamment), les compagnies forestières et les Etats qui les soutiennent ont alors le cynisme de financer articles et documentaires sur les tribus locales et les paysans sans terres, qui pratiquent encore la culture sur brûlis sans pouvoir maîtriser les incendies qu’ils provoquent.

    Rappelons qu’il s’agit de « rain-forests », des forêts qui génèrent quotidiennement leur propre pluviométrie et ne peuvent littéralement pas brûler tant qu’elles sont debout. Les télévisions locales diffusent des images de fronts d’incendies atteignant la pleine forêt en lisière des zones de coupe, mais ne filment jamais les kilomètres carrés de chablis qui attendent de brûler. Ces images font fréquemment le tour du monde.

    La plupart de ces étendues ne sont jamais replantées en quoi que ce soit. Ces forêts se nourrissent de leur propre substance. Sans elles, leurs sols sont quasiment stériles. Tous les spécialistes de ce domaine le savent, ce ne sont pas les biocarburants mais la totale impunité des marchands de bois qui est à l’origine de la déforestation galopante de ces cinquante dernières années et elle resterait de toute façon en augmentation constante, biocarburants ou pas.

    4) Changez de couverture !

    S’agissant de l’effet de serre, on nous rabâche depuis des années que la pire des fièvres ne tient en réalité qu’au nombre des couvertures. « Les gaz ! Le poumon vous dis-je, le poumon ! » CO2 et Méthane. Le CO2, c’est votre voiture et vos excès de vitesse. Le méthane c’est les ruminants et les rizières. Tout le monde a une voiture, tout le monde mange de la viande, donc tout le monde est responsable, et ceux qui mangent du riz encore plus que les autres ! A quoi bon chercher plus loin ? L’industrie ? Coupable ? Mais vous n’y pensez pas ?

    Contrairement à un feuillage, un sol nu peut chauffer au soleil jusqu’au-delà de 50°. Tous les randonneurs savent qu’un sous-bois est plus frais en été qu’une plaine sèche. N’importe quel élève pilote sait que l’air n’est pas chauffé par le soleil mais par le sol qui transforme en chaleur les rayons du soleil. L’air monte au-dessus des champs, parce qu’il est chaud, et descend au-dessus des forêts à cause de la fraîcheur qu’elles génèrent. Elles génèrent aussi des nuages qui empêchent le sol de chauffer, rafraîchissent l’air et finissent en pluies… Outre qu’elles sont le « poumon de la planète », parce qu’elles transforment le gaz carbonique en oxygène, les forêts en sont, avec les océans, le principal régulateur thermique.

    Evoquer systématiquement l’effet de serre en s’en tenant à la teneur de l’atmosphère en méthane et en gaz carbonique, sans expliquer ce qu’est exactement la déforestation en matière de variations de température, c’est à peu près aussi malhonnête que d’évoquer le cancer du poumon en ne parlant que des cigarettes et en zappant toutes les autres causes toxicologiques environnementales (notamment la pollution de l’air), qui affectent le système immunitaire, sanguin, endocrinien et respiratoire et concourent au déclenchement de cancers.

    En quelques décennies, ce sont des millions d’hectares de forêts très profondes et très humides que nous avons laissé remplacer par d’immenses étendues sèches et brûlantes, littéralement sans nous émouvoir, une étagère après l’autre. Tant que personne ne sanctionne la destruction de forêts primaires et n’impose de replanter, mieux vaut une plantation de palmiers à huile que les déserts de cendres qu’on survole en allant de Singapour aux Philippines.

    5) La faim justifie les moyens

    Enfin, concernant les famines comme le prix du bois, c’est au premier chef le productivisme et le consumérisme qui sont en cause. Outre que nos spéculateurs préfèrent voir pourrir les stocks mondiaux de denrées de base dans leurs entrepôts (comme en Inde) que de les voir distribués à des populations non-solvables, chez nous, lorsque nous n’arrosons pas nos excédents de fruits et légumes pour maintenir les cours, nous les laissons couramment pourrir sur l’arbre dès que les cours baissent. Sur le long terme, dans le monde entier, les petites exploitations offrent presque toujours un rendement à l’hectare supérieur à celui des très grosses et font vivre la multitude de ceux qui y travaillent et y habitent. Ce sont les marchés (les spéculateurs et les intermédiaires) et les cours qui les défavorisent, les poussent à vendre en dessous du coût de production et les acculent à une impasse économique, parce dans notre système, ces gens ne servent à rien s’ils ne consomment que ce qu’ils produisent.

    Fréquemment cité dans ce débat, Jean Ziegler expliquait en avril dernier sur France-Culture que tant que l’ONU, la Banque Mondiale et l’OMC favoriseraient financièrement les cultures à l’export au détriment de l’autosuffisance alimentaire, ils favoriseraient sciemment les famines et la spéculation qu’elles génèrent. En d’autres termes, tant que la majorité des terres fertiles d’Afrique ou d’Amérique du Sud ne serviront qu’à produire des bananes, du café, du chocolat, des fruits exotiques (mangues, ananas, goyaves, etc.), il y aura fatalement des famines chez ceux qui les produisent. Certaines régions du Burkina Fasso sont en situation de famine chronique mais les haricots burkinabés qui arrivent par avion en Europe ne sont finalement pas plus chers que ceux du marche local !

    Tout cela est évacué du débat sur les carburants. Aucun rapport ! Faire le lien reviendrait à dénoncer l’incapacité du modèle de développement occidental à satisfaire ses besoins sans condamner le reste de la planète à l’horreur économique. Quel que soit le carburant qu’on sert à la pompe, c’est de la mise en esclavage de pays entiers qu’il s’agit. Aucun rapport ! Circulez !

    6) Le coût réel de la production

    Enfin, le dernier point – et non des moindres – qu’on évacue systématiquement du débat sur les carburants, c’est l’évaluation du coût réel (humain et environnemental) de l’alternative à laquelle nous renvoie le rejet (ou le moratoire tant souhaité) des agro-carburants, quels qu’ils soient. Pour savoir si ceux-ci sont réellement plus néfastes que leur alternative, il ne suffit pas de les dénoncer, il faut évaluer le coût humain et environnemental de l’industrie pétrolière et comparer…

    Les uns après les autres, les historiens les moins « évasifs » sur la question finissent par convenir que le contrôle des ressources (pétrolières en particulier) et des pays où elles se trouvent a été l’un des principaux moteurs de toutes les guerres qui ont ensanglanté le XXe siècle – de 1914-18 à l’actuelle Guerre du Golfe. Lorsqu’il ne s’agissait pas directement du contrôle du Proche-Orient ou de l’Asie Centrale, c’était la « théorie des dominos » et la « contagion » qui risquait de faire basculer un à un nos précieux clients dans le camp adverse ou pire, dans l’idéologie de Bandoeng ou d’Allende et du non-alignement. Un simple survol des revendications politiques des pays qui avaient initié ou soutenu la conférence de Bandoeng (1) et du sort qui leur fut fait – de l’Iran à l’Algérie ou au Cambodge, de l’Indonésie à la Yougoslavie, aussitôt qu’elle fut accessible – suffit à se faire une petite idée des enjeux.

    Quant à évaluer le total des victimes, c’est difficile… Rien qu’en Indochine, faut-il inclure les famines dues aux bombardements de saturations et aux sous-munitions ? Faut-il extrapoler le nombre des victimes de l’Agent Orange et des millions de « bombies » (sous-munitions qui dorment sous le sol ou la végétation et explosent lorsqu’on les touche) qui infestent le Cambodge, le Laos et le Viêt-nam, des chiffres qui ne cessent de croître plus de trente ans après la fin du conflit ? Pour l’Irak, les statistiques d’augmentation du taux de mortalité depuis l’invasion U.S. (plus d’un million entre 2003 et 2006, selon une étude parue dans la revue scientifique The Lancet) s’appuient en partie sur les chiffres de la période qui précède les dix ans d’embargo qui ont tout de même fait plus d’un million de morts dont quelques 500 000 enfants de moins de cinq ans. Pour le Congo, cinq millions de morts en cinq ans de guerre civile, c’est encore plus compliqué…

    Le coût environnemental, lui, est encore plus difficile à chiffrer. Non seulement les marrées noires et les nappes de boues pétrolières et de déchets de toutes sortes qui s’échappent des pipelines ou couvrent le fond des océans sur plusieurs centaines d’hectares et des dizaines de mètres d’épaisseur au pied des plates-formes off-shore, ou les millions de tonnes de dioxyde, de souffre et de suies qui partent chaque année dans l’atmosphère au-dessus des sites d’extraction et des raffineries, ou tout ce qui peut sortir des pots d’échappement de voitures, de camions, d’avions ou des cheminées de bateaux ou d’immeubles ou d’usines, mais aussi les prodigieuses quantités de déchets de raffinage dont la toxicité est telle qu’on ne peut leur trouver de débouché que dans l’agriculture – pour tuer les plantes, les insectes, les animaux nuisibles, les bactéries du sol… tout ce qui vit mais ne se vend pas. Ce qui permet au moins d’en éparpiller les stocks et surtout de les vendre ! (faute de pouvoir en faire des armes chimiques, « comme en quatorze » ou en Irak, pour s’en débarrasser).

    S’ils s’intéressent réellement à l’impact génocidaire des carburants, pourquoi nos ardents zélateurs du moratoire font-ils systématiquement l’impasse sur la partie la plus largement documentée de leur sujet pour s’en tenir à des hypothèses ?

    7) Un problème systémique

    L’obsession d’une hégémonie fondée sur le contrôle des ressources énergétiques et sur l’approvisionnement en carburants a poussé les « démocraties occidentales » à oblitérer délibérément toutes les alternatives au « sacro-saintement symbolique » véhicule individuel, et aujourd’hui au transport du fret par camion. Lorsqu’on est pris dans un embouteillage et qu’on entend à la radio, à l’heure des bilans : « Le parc automobile français se porte plutôt bien et les ventes de poids lourds ont encore augmenté cette année… », on se prend à penser que ceux qui avaient conçu les métros de Londres et Paris au début du siècle dernier, puis développé nos chemins de fer, étaient pourtant partis avec succès dans une toute autre direction…

    En réalité, en évitant d’évoquer la gamme complète des alternatives à l’essence, le coût réel de l’industrie pétrolière et les causes réelles de notre surproduction de véhicules et de la surconsommation de carburants qui en découle, le débat sur les « biocarburants » élude toute remise en cause réelle de notre système dans son ensemble et de son mode de fonctionnement – c’est à dire du modèle productiviste, consumériste et capitaliste, et de l’idéologie qui le sous-tend (ou plus précisément des choix et des attitudes qu’elle implique).

    L’alternative laissée aux acteurs comme aux activistes se borne au bout du compte à rejoindre les positions du FMI – qui tient les agro-carburants pour responsables de la hausse du maïs et du soja (9 mai 2008, Les Matins de France Culture, journal de 7h) – dans la défense de l’industrie pétrolière, ou de se ranger aux côtés des lobbies céréaliers et autres partisans de l’agriculture intensive qui ont déjà massivement investi dans cette filière sur la promesse d’une importante détaxation fiscale et la garantie qu’elle resterait subventionnée, contrairement aux productions alimentaires qui doivent, à terme, renoncer aux subventions. Tout le reste est évacué… Pour autant, on ne peut pas reprocher à nos journalistes de faire leur travail en toute bonne conscience et sans plus d’états d’âmes qu’un brave petit soldat en Irak ou ailleurs. Ce qui nous donne l’impression qu’ils ne le font pas correctement, c’est que nous nous méprenons sciemment, par habitude et par peur du vide et du vertige, sur ce qu’est réellement leur travail.

    Dans un système comme le nôtre, où la prospérité industrielle est, jusqu’à l’absurde, une priorité absolue, où les Etats les plus puissants sont au-dessus du droit international, écrasent et pillent qui bon leur semble et se savent à l’abri de toute velléité de sanction, les patrons de groupes multimédias dont les profits proviennent essentiellement de la publicité et non des ventes, ne peuvent s’offrir le luxe de payer des employés à dénoncer leurs propres méthodes et celles des firmes qui les financent ou dont ils sont actionnaires. Ceux qui n’approuvent pas quittent le métier d’eux-mêmes, si seulement ils ont pu y entrer un jour.

    La fonction sociétale (le rôle dans le fonctionnement de la société) de l’industrie médiatique, dans un système comme le nôtre, n’est tout simplement pas d’informer, d’instruire ou de faire réfléchir. Elle n’est même qu’accessoirement de capter et d’orienter la réflexion pour la cristalliser sur des points de détail et la détourner de ce qui mérite réellement réflexion. Elle est avant toute chose de vendre un produit conditionné (en l’occurrence un auditoire déterminé par un créneau horaire) à des annonceurs payés sur les bénéfices de ceux dont ils promeuvent les produits et auxquels ils revendent le précieux « temps de cerveau disponible » de cet auditoire.

    Ces gens là partagent peu ou prou les mêmes idées, les mêmes valeurs et les mêmes intérêts, et lorsqu’ils ne considèrent pas la population de leur propre pays – et a fortiori celle des autres – comme un produit à vendre, ils la gèrent comme un cheptel parce que, pour des questions de différence de standing, ils estiment à juste titre n’en avoir jamais réellement fait partie. Les journalistes, eux, ne sont que des employés qui savent pertinemment de quoi il en retourne…

    L’idéologie qu’on leur demande de servir sans la remettre en cause et aux effets de laquelle ils acceptent généralement de donner, durant toute leur carrière, une allure décente et louable, se trouvait très explicitement résumée par George Kennan (2) en 1948 : « Nous avons 50 % des richesses du monde mais nous ne représentons que 6.3 % de sa population. Dans cette situation, notre véritable tâche pour la période à venir […] est de maintenir cette position de disparité [ndt : ce niveau de déséquilibre]. Pour ce faire, nous devons nous défaire de tout sentimentalisme… Nous devons cesser de parler d’objectifs aussi vagues et irréalistes que les Droits de l’Homme, l’amélioration du niveau de vie et la démocratisation, et traiter en termes de puissance brute, sans nous encombrer de slogans idéalistes sur l’altruisme et la bienfaisance mondiale ».

    1) Conférence de Bandoeng (avril 1955). Cinq puissances invitantes : l’Inde, l’Indonésie, la Birmanie, Ceylan, le Pakistan. Réunion préliminaire à Colombo, du 5 avril au 2 mai 1954, pour chercher les moyens d'accélérer la conclusion de la paix en Indochine. Le concept de non-alignement est lancé, par Nehru. Tito est déjà dans cette mouvance et soutient le mouvement.

    Vingt neuf pays se rendront à la conférence: l’Indonésie, la République Démocratique du Viêt-nam (Nord), le Cambodge, le Laos, les Philippines, la Thaïlande, la Birmanie, le Népal, Ceylan, l’Inde, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, l’Irak, la Jordanie, la Syrie, le Liban, l’Egypte, la Libye, l’Ethiopie, le Libéria, le Ghana, le Soudan, mais aussi l’Arabie Saoudite, le Yémen, la Turquie, la Chine, le Japon et la République du Viêt Nam (Sud).

    La conférence permet aux pays membres de dégager dix principes qui leur semblent devoir régir dorénavant les relations internationales. Ces principes seront ensuite repris par les pays non alignés tels de la Yougoslavie, de l’Inde et de la plupart des pays membres jusqu’au renversement de leurs dirigeants ou à leur écrasement sous les bombes.

    1. Respect des Droits de l’Homme et des principes de la Charte des Nations Unies
    2. Respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations
    3. Reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de l’égalité de toutes les nations, grandes ou petites
    4. Respect des principes de non-intervention et de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un autre pays
    5. Respect du droit de chaque nation à se défendre elle-même, individuellement ou collectivement, conformément à la Charte des Nations Unies
    6. (a) Interdiction de recourir à des accords de défense collective [OTAN notamment] pour servir les intérêts particuliers des Grandes Puissances, (b) Interdiction pour tout pays d’exercer des pressions sur d’autres pays
    7. Interdiction de recourir à des actes ou à des menaces d’agression, ou à l’usage de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre pays, quel qu’il soit
    8. Règlement de tous les désaccords internationaux par des moyens pacifiques tels que la négociation, la conciliation, l’arbitrage ou le règlement juridique, ou tout autre moyen pacifique convenant aux parties en conflit, conformément à la Charte des Nations Unies
    9. Promotion des intérêts mutuels et de la coopération
    10. Respect de la justice et du droit international

    Au cours de tous les derniers conflits majeurs de dernières décennies (et littéralement depuis la fin de la dernière Guerre mondiale jusqu’à l’actuel conflit en Irak et aux récentes menaces contre l’Iran, la Syrie et le Liban, sans parler de la Palestine), il n’est pas une seule de ces règles qui n’ait pas été ouvertement violée par les Etats Unis, leurs alliés et les pays qui ne les ont pas officiellement condamnés pour violation répétée du Droit International et de la Charte des Nations Unies.

    2) Diplomate U.S. de 1933 à 1963, George Kennan (1904-2005) est nommé Directeur des Affaires Politiques du Département d’Etat en 1947. Dans le cadre du Plan Marshall et de sa politique d’endiguement du communisme, il œuvre alors à rapprocher secrètement de Washington les syndicats et partis de gauches « non stalinistes » des différents pays d’Europe, ainsi qu’au rapprochement entre les USA et les dictatures de Franco en Espagne et de Salazar au Portugal, dont le « type de gouvernement autoritaire était [à ses yeux] une saine et heureuse alternative à l’inefficace démocratie parlementaire ».

    * Dominique Arias - cet article a été repris du site un site «Pour répondre aux questions que chacun de nous se pose»

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  • L’annonce, le lundi 10 mars dernier, de la libération de 25 otages capturés entre juin 2007 et janvier 2008 par le Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), avait donné l’espoir à nombre de Nigériens de voir enfin nouer les fils du dialogue entre les belligérants. Pourtant, les lendemains ne semblent guère enchanteurs. Six jours plus tard (dans la nuit du 16 au 17 mars 2008) et comme pour justifier cette positon , une colonne de rebelles attaque le poste militaire de Banibangou, une localité située dans le Nord ouest du pays, à 230 Km de Niamey.

    Le mouvement rebelle a annoncé sur son blog que le bilan du raid est de 3 morts parmi les forces de défense et de sécurité et un gendarme fait prisonnier ; le reste, dit-il , aurait pris la fuite. Le gouvernement qui a confirmé mardi dernier cette attaque a reconnu la mort de deux soldats mais aussi de nombreux morts et blessés dans les rangs des " malfrats " qui auraient pris la fuite vers un pays voisin et promet de les mettre hors d’état de nuire. Des communiqués de guerre par lesquels chaque partie manipule l’information à sa guise mais qui attestent au moins d’une chose : pour l’Etat du Niger, le défi sécuritaire reste à relever.

    En octobre 2007, lors d’une conférence de presse à Paris, le ministre de la Communication, porte parole du gouvernement, soutenait avec vigueur que " l’Etat du Niger ne négociera pas avec des bandits armés. Le gouvernement prendra toutes les dispositions pour les anéantir disait il… ". Cette fermeté de ton qui marque l’option guerrière du pouvoir en place ne s’est pas jusque là accompagnée d’une action militaire de large envergure qui mettrait fin au conflit armé. Aujourd’hui, la moitié du pays (la région d’Agadez couvre une superficie de 900000 km2 sur les 1267000 Km2) qui est le théâtre du conflit et se trouve placée depuis août 2007 sous une mesure gouvernementale de mise en garde, est en train de connaître une situation sociale et économique désastreuse. Le tourisme, l’élevage et les cultures maraîchères qui apportaient naguère des milliards de francs à l’économie de la région et du pays sont quasi inexistants. Rien que la filière de l’oignon rapportait habituellement 7 milliards de francs CFA aux populations.

    A ce désastre s’ajoute le déplacement massif des populations civiles qui fuient la zone du conflit. De sources concordantes, plus de 3000 personnes ont quitté les communes d’Iférouane et Gougaram, pour se réfugier loin dans le massif de l’Air pour certains, à Timia, Arlit et Agadez pour d’autres. Ces personnes qui ont abandonné leurs maisons et leurs biens se trouvent dans une situation alimentaire et sanitaire préoccupante aggravée par l’accès difficile de l’acheminement de l’aide humanitaire mobilisée par certaines associations, Ong et organismes.

    Malgré ces difficultés, le Programme alimentaire mondial (PAM) a pu planifier, de concert avec le gouvernement, à travers la Cellule de prévention et de gestion de crise alimentaire, une distribution gratuite de 568 tonnes de vivres à Agadez ainsi qu’une ration journalière complète pendant 90 jours pour les réfugiés venus d Ingall, d’Iférouane, d’Aderbissinat, Dabaga, Gougaram, Tchirozérine, Tabelot et Timia.

    La situation des autres réfugiés qui sont restés dans des zones reculées est critique. Elle fait planer le risque d’une crise humanitaire. Or, dans sa tentative de minimiser l’impact du conflit, le gouvernement refuse toute médiatisation de cette aide aux populations éprouvées et encore moins le qualificatif de « réfugiés » ou de « personnes déplacées », alors même que dans pareilles circonstances ces termes sont les plus appropriés.

    Le sort de ces populations civiles prises en otage depuis plus d’un an, par un conflit dont elles ne sont pas les architectes, n’a pas été véritablement au centre des préoccupations de la classe politique nigérienne. Le Conseil de dialogue politique qui est un cadre consensuel, n’a pu récemment dégager une position commune en faveur d’un règlement négocié du conflit. Pour toute " solution ", il a envisagé, à moyen terme, un forum national sur la paix à l’issue duquel on pourrait faire le choix de l’alternative : faire la paix ou poursuivre la guerre. S’il s’était agi d’aller chercher des voix, ces partis auraient, bien entendu, la langue mielleuse pour promettre monts et merveilles à ces pauvres hères. A présent que, dans leur détresse, ils appellent au secours, on les laisse à eux-mêmes, rares étant les figures politiques à évoquer leur sort et à s’y impliquer.

    Pourtant, l’urgence de la nécessité d’un retour rapide du Niger à la paix s’impose. Il est bien connu qu’il ne peut y avoir de développement économique ni politique sans cette paix. L’on ne peut donc, par exemple, organiser dans les délais les élections présidentielles et législatives de 2009. Ni initier et poursuivre des programmes porteurs pour les populations. Ce conflit dans le Nord doit interpeller la conscience de toutes les bonnes volontés, où qu’elles soient, afin que reverdisse enfin le désert.

    Le président Tandja dont le deuxième et dernier mandat expire en décembre 2009 doit impérativement prendre la mesure de tous ces défis. Cela pour éviter avant de partir de faire comme ce valet de chambre qui, voyant le château de sa patronne en flammes, appelle celle-ci pour lui dire " A part votre château qui brûle, tout va bien, Madame la Marquise !".

    * Albert Chaibou est directeur de publication de l'hebdomadaire privé 'Le Démocrate',

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  • Depuis plusieurs mois, une rébellion, composée essentiellement de Touaregs du Mouvement des Nigériens pour la justice (MNJ), a démarré dans le nord du Niger, en réaction à un gigantesque projet minier conduit, notamment, par le groupe français Areva. Cette vaste région détient d’importantes mines d’uranium, dont deux sont exploitées, depuis quarante ans, par Areva. La rébellion d’aujourd’hui a démarré suite à l’octroi de 122 permis de recherche et d’exploitation de l’uranium dans une zone de transit crucial pour les Touaregs.

    Cette zone est maintenant défendue par l’armée nigérienne qui protège les intérêts d’Areva, principal bénéficiaire des permis d’exploitation. Elle recouvre une immense nappe aquifère souterraine fossile, donc non renouvelable, et des zones humides écologiquement très fragiles, indispensables à la survie des populations agro-pastorales autochtones.?

    Avec l’assentiment tacite de la France, le président du Niger, Mamadou Tandja, refuse de négocier avec le MJN et a donné les pleins pouvoirs à l’armée nigérienne sur la région d’Agadez. L’état d’exception y a été décrété, avec son cortège d’exécutions sommaires ciblées, d’arrestations arbitraires, de destruction des moyens de subsistance des nomades (cheptel abattu, activités agricoles rendues impossibles, approvisionnements restreints…), de déplacements de populations, d’interdiction d’ONG, de contrôle des radios et de la presse.

    L’ampleur de la répression laisse, en réalité, peu de choix aux populations, essentiellement touaregs dans cette partie du Niger. Même les plus modérés sont amenés à prendre les armes pour assurer la survie de leur communauté de plus de 400 000 membres. Ainsi, le ralliement d’Issouf Ag Maha, maire d’une commune dans laquelle il a initié des projets d’agriculture biologique, intellectuel reconnu et réputé jusqu’ici comme pacifiste, est un coup dur pour le pouvoir, car il montre que les rebelles sont bien autre chose que des « bandits armés » ou une « bande de trafiquants » comme le prétend le pouvoir.

    La situation des droits humains est extrêmement préoccupante au nord du Niger, et il faut qu’une mobilisation?la plus large possible se mette en place pour faire cesser la répression féroce, en particulier les exécutions sommaires et les nombreuses arrestations arbitraires attestées par Amnesty International et Human Rights Watch. L’épisode de l’arrestation de deux journalistes français, qui ont cherché à entrer en contact avec le MNJ, en dit long sur la volonté d’opacité du gouvernement qui cherche à camoufler ses exactions. Moins médiatisé, l’emprisonnement du journaliste correspondant de Radio France internationale, Moussa Kaka, en prison au Niger (Ndlr : depuis huit mois) pour avoir eu, dans le cadre de son travail, des contacts avec la rébellion touareg, a fait l’objet d’un nouvel appel de Reporters sans frontières.

    Le gouvernement français, s’il souhaitait réellement rompre avec le système de la « Françafrique », aurait ?déjà dû interrompre son aide logistique au gouvernement nigérien. Une convention avec le Niger lui permet, en effet, l’envoi de matériel et de « conseillers ».

    Force est de constater, une nouvelle fois, que le lobby international du nucléaire s’accommode mal de la démocratie. Tous les projets nucléaires récents se développent dans des pays qui bafouent autant les droits de l’homme que l’environnement : la Chine, la Libye (avec les ventes d’EPR), et maintenant ce projet minier pharaonique au nord du Niger qui risque de transformer une fragile et précieuse région en une vaste poubelle nucléaire.

    Naissance d’un collectif

    Un collectif « Areva ne fera pas la loi au Niger » a été créé. Il est déjà soutenu par Attac, le Cedetim, le Collectif Tchinaghen [1], la LCR, les Verts, le réseau Sortir du nucléaire, Sud-énergie, Survie, Via campesina. Ses revendications s’articulent autour de deux axes. D’abord, l’arrêt de la répression, le respect des droits humains et une action en?faveur?d’un?retour rapide à?la?paix. Ensuite, un moratoire sur tous les nouveaux projets miniers, tant que tous les problèmes liés à ce type d’exploitation n’auront pas été résolus (expertises et contrôles sanitaires, études d’impact sur l’eau, dépollution? des?sites? déjà? ex ploités, gestion de l’après-mine, etc.).

    Ce collectif espère s’élargir à de nombreux autres soutiens, dans une perspective de solidarité internationale pour le respect des droits des peuples autochtones et des travailleurs. Un appel spécifique en direction des confédérations syndicales est prévu, à l’initiative des militants du syndicat Sud-énergie. Les différentes actions prévues (expositions photo, tournées dans les sites français d’extraction, brochures et affiches, projections…) s’inscrivent dans une logique de mise en cause d’Areva par un procès citoyen.

    (…) La question du partage des richesses se pose de façon criante au Niger : « Dans cette zone, les populations ne sont que des victimes, exclues des bénéfices des richesses exploitées », a estimé Rhissa Feltou, conseiller municipal d’Agadez, lors de la conférence du 25 mars à l’Assemblée nationale française. Après quarante ans d’exploitation de l’uranium par Areva, payé à un prix très inférieur à celui du cours mondial, les Nigériens sont toujours aussi pauvres. Le pays est parmi les plus pauvres du monde, alors qu’Areva distribue ses milliards d’euros de profit à ses actionnaires. Payer quarante ans l’uranium à un prix nettement inférieur au prix du marché est un vol manifeste, même selon les critères capitalistes. Areva – et donc l’État français qui en est l’actionnaire majoritaire – a véritablement spolié le peuple nigérien.

    «Et ce n’est pas la légère revalorisation, intervenue en 2007, qui améliorera les choses, car un véritable système de récupération de la manne de l’uranium semble s’être mis en place, dans l’entourage du président nigérien. À la dette écologique, liée aux dégâts de l’extraction, s’ajoute donc une dette financière d’Areva envers le peuple nigérien. Au-delà du nécessaire partage immédiat des richesses, il est aussi important de souligner,?pour répondre à Areva qui prétend apporter le « progrès » au Niger, qu’un autre développement serait possible.

    «Les trois milliards d’euros qu’Areva compte investir pour éventrer le Niger et souiller ses nappes phréatiques pourraient, par exemple, servir à lancer une véritable industrie de production de panneaux solaires, laquelle permettrait de concilier développement économique, environnement et accès à l’énergie. À titre d’exemple, le projet alternatif à l’EPR en France, présenté par le réseau Sortir du nucléaire, montrait qu’avec un somme à peu près équivalente (un peu plus de trois milliards d’euros), il était possible de créer plus de dix mille emplois pérennes, soit six fois plus que ce qui est prévu par Areva.

    Il s’agit donc de la sauvegarde d’un peuple dont les fragiles conditions de survie sont mises en péril par Areva, symbole du pillage impérialiste à la française. Imposons l’arrêt de ce pillage, en commençant par exiger le paiement de l’uranium à un prix correspondant au prix du cours mondial et en demandant la création d’un fonds de dédommagement des préjudices causés. Il faut, de plus et surtout, s’opposer à ce qu’Areva commence un nouveau projet avant d’avoir réparé les immenses dégâts qu’elle a créés, notamment dans la région?d’Arlit (…).

    * Laurent Grouet est membre de la Ligue communiste révolutionnaire, une organisation politique française.

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  • Il n’est pas certain que l’extrême personnalisation du conflit et la diabolisation de l’un des principaux protagonistes - Robert Mugabe en l’occurrence - aient aidé en quoi que ce soit à clarifier les enjeux de la lutte sociale et politique en cours au Zimbabwe. D’une part, en faisant de cet autocrate un monstre absolu et le parangon de l’irrationalité, on se prive des moyens d’expliquer comment, pendant les quinze premières années de son règne, il est parvenu à bâtir un pays relativement moderne, doté d’infrastructures viables et d’une économie sans doute insuffisamment diversifiée, mais à plusieurs égards productive.

    On fait également l’impasse sur le fait qu’au cours de cette période, il a assuré à une bonne partie de ses citoyens un minimum de sécurité sociale. Au passage, le Zimbabwe a enregistré d’importants progrès en matière de scolarisation et de santé, fructifiant ainsi son capital humain et portant celui-ci à des niveaux que n’avait jamais atteint le régime colonial.

    D’autre part, en faisant comme si Mugabe était à lui tout seul la cause de tous les malheurs du Zimbabwe, on oublie que jusqu’à la fin des années 1990, son pouvoir reposait sur une base sociale relativement élargie. Il bénéficiait en effet du soutien actif de groupes d’intérêt et d’une caste passablement bien organisée, bien représentée au sein de l’appareil d’État, de l’armée, de la bureaucratie et dans les entreprises en particulier, et profondément enracinée dans la société.

    Contrôlé par le parti dominant (ZANU-PF), l’État décidait des avantages et des exemptions, accordait des faveurs, distribuait des subsides et garantissait la transmission des avantages acquis. En contrepartie des possibilités d’ascension sociale, de mobilité professionnelle et d’accumulation des richesses, cette constellation d’intérêts toléra plus ou moins, au cours de la même période, un modèle d’assujettissement fait de répression policière, de paternalisme et d’accommodement négocié.

    Auréolé de la légitimité forgée au cours de la lutte contre le régime raciste et minoritaire de Ian Smith, Mugabe était parvenu par ailleurs à instiller au sein de la population zimbabwéenne une sensibilité et une fierté patriotique, nationaliste et anticolonialiste. Les affiliations partisanes nonobstant, cette sensibilité fait désormais partie intégrante de la culture politique de ce pays et contribue à en façonner l’identité sur la longue durée.

    Par assentiment, par peur ou par habitude, la contrainte avait été peu à peu internalisée même si la dissidence en tant que telle n’avait jamais été totalement étouffée. Dans les zones rurales, l’éthos du pouvoir était plus ou moins partagé par la population, et la répression, virtuelle, occasionnelle ou récurrente, n’explique pas à elle seule les formes d’adhésion culturelle dont bénéficia ce projet de domination.

    Du reste, c’est la combinaison de ces facteurs qui explique qu’après 28 ans au pouvoir et malgré la défection de certains de ses soutiens historiques (syndicats, classes moyennes désormais appauvries, jeunes sans emploi des bidonvilles et cadres frappés par la clochardisation), Mugabe commande encore aujourd’hui près de 43% des suffrages, soit un peu moins de la moitié de la population en âge de voter.

    Le mélange d’hystérie et d’hypocrisie qui, à l’intérieur et hors du continent accompagne la tourmente en cours ne contribue qu’à obscurcir davantage encore ce qui, n’eut été l’ampleur des souffrances inutiles endurées par la population et notamment par les plus démunis, ne serait qu’une banale crise d’une dictature essoufflée, dont la perversité n’a d’égale que la sénilité. Après tout, la manière dont Mugabe aura colonisé la société zimbabwéenne et exercé le pouvoir depuis 1981 est loin d’être unique dans les annales des satrapies africaines.

    Si l’on écarte les massacres perpétrés dans le Matabeleland au début des années 1980 et qui, de l’avis de nombreux observateurs, vaudraient sans doute un passage devant le Tribunal pénal de la Haye, il est responsable de bien moins de morts que de nombreux autres tyrans africains. Après tout, les coresponsables du génocide au Rwanda et les seigneurs des guerres d’Angola, du Mozambique, du Darfour, d’Éthiopie et d’Érythrée, du Burundi, d’Ouganda, de l’Est du Congo Démocratique, de la Sierra Leone ou de la Somalie portent bien sur leurs têtes - calcul macabre s’il en était - au minimum deux ou trois bons millions de victimes directes et indirectes. La plupart jouissent pourtant d’une totale impunité et les chances de les assigner un jour en justice sont quasi-inexistantes.

    Sur un autre plan, Mugabe n’est pas le seul tyran sénile à vouloir, par tous les moyens, rester au pouvoir jusqu’à sa mort. Qu’il s’agisse de Paul Biya (Cameroun), Omar Bongo (Gabon), Idriss Deby (Tchad), Eduardo dos Santos (Angola), Denis Sassou Nguesso (Congo), Lansana Conté (Guinée), Ben Ali (Tunisie), Yahya Jammeh (Gambie), Hosni Mubarak (Égypte), Muammar Gaddaffi (Lybie), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Yoweri Museveni (Ouganda), Meles Zenawi (Éthiopie), Paul Kagame (Rwanda) ou Teodoro Obiang Nguema (Guinée Équatoriale), la durée au pouvoir de nombreux autocrates africains varie entre 20 et 40 ans. La possibilité de renverser par la voie électorale les régimes établis n’existant pratiquement pas, seule la mort du despote sous sa forme naturelle (maladie) ou criminelle (meurtre, assassinat) est susceptible de mettre un terme (et encore) à la tyrannie.

    Finalement, en matière de « bonne gouvernance », le Zimbabwe n’est pas le seul pays africain à avoir fait l’expérience de fraudes électorales. Dans la plupart des pays francophones par exemple, la corruption électorale et la brutalité politique constituent, depuis l’époque coloniale, des rouages essentiels du maintien au pouvoir. Par ailleurs, en dépit de la confiscation de propriétés redistribuées ensuite aux hommes de main du régime, la fortune personnelle de Mugabe est de très loin inférieure au butin amassé des décennies durant par les kleptocrates du Kenya, du Nigeria, du Gabon, de Guinée ou du Cameroun où la privatisation des ressources publiques, la prédation et la vénalité constituent des modes à part entière de gouvernement.

    Misères du nationalisme anticolonial

    Comment se fait-il donc que dans un continent généralement livré au cynisme et à la perversité, cet ancien héros de l’indépendance, symbole d’une certaine idée de l’émancipation africaine, soit tombé si facilement dans la trappe du mépris et de l’opprobre et ait été si prestement désigné pour servir de bouc émissaire aux turpitudes de tous, Africains et non-Africains, alors que ses agissements relèvent de ce qui, ici, a fini par tenir lieu de norme ?

    Aux yeux de nombreux Africains, l’explication tient en un mot. Mugabe est mis à l’index parce qu’il aurait attenté à la propriété des fermiers blancs. Se serait-il limité à brutaliser ses congénères noirs que ses agissements n’auraient suscité aucun cri de haine de la part de ceux qui, aujourd’hui, veulent sa tête sur le plateau d’argent des droits de l’homme et de la démocratie.

    Mais l’on peut également faire valoir que par-delà l’hypocrisie et le cynisme des nations, la raison principale de son échec tient à la faillite politique et morale d’une certaine idée de l’émancipation africaine héritée des nationalismes anticoloniaux de l’après-guerre.

    La présence de fortes minorités blanches a marqué d’une empreinte singulière l’expression des nationalismes africains en Afrique australe. Dans cette sous-région caractérisée dès le XVIIIe siècle par l’implantation de colonies de peuplement, des États racistes avaient été mis en place dans la foulée de la conquête européenne. Dans la mise en œuvre de cette politique des races, ces États avaient érigé la ségrégation, la cruauté et l’expropriation économique des Africains en autant d’éléments décisifs de leurs modes de gouvernement. Pendant longtemps, l’Afrique du Sud constitua l’emblème paroxystique de cette perversité.

    Or, de l’idéologie coloniale et raciste, les nationalismes africains ont repris, sur un mode mimétique, deux éléments centraux.

    D’une part, ils ont adhéré à l’idée alors répandue au long du XIXe siècle selon laquelle la colonisation fut un processus de conquête, d’asservissement et de « civilisation » d’une race par une autre. Au demeurant, la plupart des mouvements armés luttant pour l’indépendance de l’Afrique ont internalisé la fable selon laquelle l’histoire elle-même se ramènerait à un affrontement des races. Dans cette lutte pour la vie, les conflits de race ne se superposeraient pas seulement aux conflits de classe. La race serait la matrice des rapports de classe et, à ce titre, le moteur de la guerre sociale.

    L’idéologie de la suprématie blanche (dont les nationalismes africains étaient la réponse) partait exactement du même postulat. Au sein des États racistes de l’Afrique australe, les indigènes n’étaient pas des citoyens. Ils étaient des sujets raciaux considérés comme des ennemis tant qu’ils ne se soumettaient pas sans conditions à un ordre politique gouverné par la violence. Politique et violence formaient, dans tous les cas, un seul et même faisceau, une distinction étant cependant établie entre la violence supposée pure des mouvements de résistance et la violence jugée immorale des colonisateurs.

    Dans le même esprit, les mouvements armés anticoloniaux considéraient que l’ennemi était toujours, par principe, d’une autre race. L’émancipation consistait, quant à elle, à purifier constamment la société de cette autre race, de préférence en inversant radicalement les rapports de propriété et en restituant aux Africains tout ce qu’ils perdirent au moment de l’affrontement initial (terres, traditions, dignité).

    Le deuxième élément que les nationalismes africains empruntèrent à l’idéologie coloniale avait trait à l’identification de la politique et de la guerre. Là où cette conflation de la politique et de la guerre fut poussée jusqu’au bout comme ce fut le cas en Angola et dans une moindre mesure au Mozambique, la conséquence fut la défaite militaire des colons blancs, leur départ massif et l’accaparement de leurs biens par les nouveaux régimes, l’instauration d’États nègres, l’avènement d’une nouvelle classe dominante suivi d’une guerre civile prolongée et opposant cette fois-ci les Noirs entre eux.

    Dans les cas où en dépit de la lutte armée, les conditions d’une victoire militaire nette ne furent jamais réunies, les mouvements de libération utilisèrent la violence en tant qu’élément complémentaire d’une stratégie de négociation et de compromis foncièrement politique. Au terme de tels compromis, ces États se sont retrouvés avec de substantielles minorités blanches. Défaites sur le plan politique, ces minorités ont néanmoins conservé l’essentiel de leurs biens après la décolonisation. Dans nombre de cas, ces minorités raciales continuent d’exercer une hégémonie culturelle sur la société. Il en est ainsi de l’Afrique du Sud et, dans une bien moindre mesure, de la Namibie et du Zimbabwe.

    Déracialisation de la propriété

    Déracialiser le pouvoir et la propriété au bénéfice des Africains, tel a donc toujours été le moteur des nationalismes anticoloniaux en Afrique australe. En dépit des compromis passés au moment de la transition des « pouvoir pales » aux « pouvoirs nègres», l’idée d’un renversement radical des rapports coloniaux de pouvoir et des rapports de propriété a continué de hanter l’imaginaire politique de ces pays longtemps après les indépendances.

    C’est ce qui est arrivé au Zimbabwe lorsque, sur fonds de crise économique au début du XXIème siècle, l’ancien mouvement de libération a été obligé de faire face à une opposition interne et structurée.

    Afin d’étouffer cette opposition, le régime au pouvoir a alors fait main basse sur l’extraordinaire gisement symbolique qu’a toujours représenté, dans la société et la culture, le rêve de déracialisation de la propriété. En même temps, il a réactivé la ressource imaginaire que fut, au moment de la mobilisation anticoloniale, la lutte des races. Mais cette fois-ci, la race en question est composée à la fois des fermiers blancs et de l’opposition noire.

    Dans un bouillonnement brouillon qui n’avait rien de révolutionnaire, la lutte pour le maintien au pouvoir a été assimilée à la lutte anticoloniale. Sous le couvert d’une réforme foncière menée dans une brutale improvisation, il a confisqué des fermes appartenant à des zimbabwéens blancs avant de les transférer à ses affidés, à la manière d’un butin de guerre.

    Puis, faute d’armer purement et simplement tous ses partisans, il s’en est pris aux structures de l’économie dans le but d’instrumentaliser le désordre et le chaos. Il en a résulté une dégradation dramatique des conditions matérielles des populations et une paupérisation généralisée que les problèmes de ravitaillement, la dévaluation vertigineuse de la monnaie, le recours aux réquisitions et au contrôle des prix et des salaires n’ont fait qu’accélérer. La quasi-confiscation des élections ne constitue qu’un épisode de plus de ce long processus.

    Sortir de l’indigénisme

    Qu’il s’agisse de la colonisation ou de l’apartheid, l’expérience des « pouvoirs blancs » en Afrique a été désastreuse. Qu’il en ait été ainsi s’explique largement par le fait que ces pouvoirs étaient mus par la logique des races et l’esprit de violence qui en était le corollaire.

    Dans leur forme comme dans leur contenu, les nationalismes africains se sont malheureusement contentés de récupérer à leur profit et dans un geste purement mimétique et cette politique des races, et son esprit de violence. Au lieu d’embrasser la démocratie, ils ont mis cette logique et cet esprit au service d’un projet de perpétuation de leur propre pouvoir. C’est ce projet d’un pouvoir sans autre justification que lui-même qui, aujourd’hui, rencontre ses limites au Zimbabwe et ailleurs sur le Continent.

    Dans la crise au Zimbabwe se jouent par conséquent deux ou trois questions décisives pour l’avenir de l’Afrique. D’une part, si le rêve d’émancipation africaine n’a été que l’envers mimétique de la politique et de la violence de la race mise en branle par la colonisation, alors il est temps d’imaginer une sortie du nationalisme qui ouvre la voie à une conception afropolitaine et post-raciale de la citoyenneté, faute de quoi les Africains d’origine européenne n’ont aucun avenir en Afrique.

    D’autre part, les Africains d’origine européenne n’auront d’avenir en Afrique que si l’on procède effectivement à une déracialisation et une mutualisation de la propriété. Déracialiser la propriété ne signifie pas expropriation pure et simple des blancs, mais investissements multiformes en vue de la fructification de l’ensemble du capital humain disponible. Or, cette fructification de l’ensemble du capital humain disponible n’est guère possible dans un contexte de tyrannie. D’où l’inconditionnelle nécessité d’un véritable passage à la démocratie. Tel étant le cas, Mugabe – et tous les autres - doivent partir. Mais qui peut jurer aujourd’hui que leurs successeurs feront nécessairement mieux ?

    * Achille Mbembe est professeur sénior de recherche en Histoire et Politique à l’Institut de recherche économique et social de l’Université de Witwatersrand (Wits Institute for Social and Economic Research - WISER), à Johannesburg.

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  • Après avoir parlé haut, fort, inlassablement pour l’émancipation de l’humanité, Aimé Césaire s’est éteint sans pouvoir être témoin de ce qu’il était en droit d’espérer après avoir tant essayé de guérir de ce qu’il avait décrit de mille et une façons, et que ses vers suivant (extrait du Calendrier Lagunaire dans Moi, Laminaire, 1982) résument admirablement :

    J’habite une blessure sacrée
    J’habite des ancêtres imaginaires
    J’habite un vouloir obscur

    En ces trois petites lignes notre Bien Aimé Césaire respirait, inspirait et expirait mieux que quiconque son rapport à une souffrance présente, passée et future.

    A peine commencé son voyage pour rejoindre ses « ancêtres imaginaires », l’Africain « Fondamental/Vertical » a dû se sentir un brin amer en constatant que les leaders politiques de l’Afrique brillaient par leur absence alors que l’auto-proclamé professeur d’histoire africaine, Sarkozy, avait senti la singularité de l’homme et du moment.

    Face à ce constat, il est difficile de ne pas se demander ce qu’aurait dû faire Césaire pour ne pas être le Mal Aimé de ceux qui sont à la tête de l’Afrique d’aujourd’hui ? Vu l’histoire de notre Continent, et la manière dont les voix les plus prophétiques sont trop souvent maltraitées, serait-il que Césaire aurait été trop radical, pas assez, trop poète, pas assez, trop philosophe, pas assez ? Trop vrai, trop fidèle à une histoire et à une humanité qui continuent d’être violées ?

    Il est permis d’imaginer qu’il a dû se sentir, comme tant d’autres avant lui, de Toussaint Louverture (dont il a écrit une biographie) à Thomas Sankara, Samora Machel, Jean-Bertrand Aristide, en passant par Frantz Fanon (Martiniquais aussi) et Patrice Lumumba (théâtralisé à travers « Une saison au Congo »). Tous des héros déclarés, mais, parfois et/ou trop souvent, seulement du bout des lèvres, surtout en Afrique. Presque comme si, dans cette blessure sacrée qu’est l’histoire africaine, la peur et la honte entravaient la volonté de guérir la blessure. Ingrédients qu’on retrouve parmi ceux qui ont subi la même séquence génocidaire, tels les Nègres des Amériques et des Caraïbes.

    La peur et la honte ne sont pas seulement l’apanage de ceux qui furent victimes de séquences génocidaires. La combinaison se retrouve du côté de ceux qui craignent que les victimes, tôt ou tard, se rendent compte de l’immensité des crimes qui furent commis pour mettre sur pied le système aujourd’hui communément connu sous le nom de globalisation. En dehors de la globalisation, nous disent-ils, point de salut. Plus rapide sera la fuite en avant qu’est la globalisation, plus rapide aussi sera l’ « effaçage », de la mémoire collective, des crimes contre l’humanité. Lors de la Conférence de L’ONU contre le Racisme et l’Intolérance, tenue en Afrique du Sud en août/septembre 2001, on a pu voir comment la peur et la honte de reconnaître ces crimes amena les grands de ce monde à tout faire pour saborder la Conférence.

    Parmi les vautours, il y en a qui ont appelé à l’installation des restes de notre Bien Aimé au Panthéon de Paris, sous le même toit que le sarcophage de Napoléon, celui qui tenta, vainement, de restaurer l’esclavage à Haiti. Là aussi, malgré les bons sentiments affichés, il est difficile de ne pas y avoir une autre fuite en avant visant à montrer, mine de rien, que la grandeur de Césaire est telle que seul le Panthéon peut être à la hauteur de sa sépulture. Une autre façon de dire que l’histoire de l’Afrique ne peut valoir à l’aune de l’humanité que si elle est découverte par l’Europe des Lumières.

    Le grand départ de notre Bien Aimé rappelle d’autres départs d’un Continent qui continue d’être saigné de ses forces les plus vives, humaines, naturelles, minérales. Jusqu’à quand les dirigeants politiques du continent continueront à profaner la blessure en la traitant comme un fait divers ? Pire, en prétendant qu’elle n’a jamais existé, qu’elle n’a jamais fait mal à personne.

    Cette blessure sacrée doit-elle s’éterniser ?

    L’histoire de la blessure est bien connue, on pourrait même presque dire mieux connue par ceux qui l’ont infligée que par ceux qui l’ont subie, du moins à voir le comportement de ces derniers. Ce comportement n’est pas si difficile à comprendre, si l’on sait - et nous le savons, rappelons-nous la mort de certains de nos héros (Kimpa Vita, Lumumba, Sankara, etc.) - que la blessure reste ouverte parce qu’elle ne fut possible qu’avec l’assistance de ceux-là mêmes qui ont failli dans le devoir de protéger l’humanité.

    Pour preuve, la France, sous Chirac n’a-t-elle pas déclaré l’esclavage un Crime contre l’Humanité ? Le même Chirac, cette fois allié avec Bush et d’autres, s’est rebiffé quand le Haiti, de Toussaint à Aristide, a suivi le pas en exigeant la restitution de l’amende imposée contre les Africains qui s’étaient libéré de l’esclavage. L’exil d’Aristide, se terminera-t-il comme celui de Toussaint, tout simplement parce que les puissances qui n’ont jamais aimé l’Afrique que pour et par ce qui les enrichissaient insistent qu’il n’y a que leur manière d’aimer qui compte ?

    On peut supposer que c’est pour avoir vu à travers cette mystification que Césaire notre Bien Aimé s’est retrouvé, comme beaucoup d’autres moins bien connus, Le Mal Aimé de ceux qui préfèrent être au service de ce qui les enrichit que de servir l’humanité.

    A entendre la multiple voix de notre Bien Aimé, c’est comme si on entendait les voix de ceux qui furent arrachés, terrorisés, vendus, embarqués, sans que ceux-là dont ils avaient l’habitude de recevoir soutien, appui et réconfort fassent le moindre effort ou, pire, versent la moindre larme. C’est cette rupture, cet écorchage à vif, vécu dans un climat de terreur, que Césaire appelle la blessure sacrée, mais qui, dans la littérature/histoire de ceux qui en ont le plus profité, sera traitée comme une petite égratignure. Ajoutant, en guise d’excuse ( ?) que sans l’œuf cassé, l’omelette (le capitalisme) n’aurait pu être savourée. Ce discours est constamment remis à jour en disant qu’il faut cesser de se plaindre (mettre fin à la victimologie). Cela, ils n’oseraient pas le dire aux rescapés des camps de concentration de la deuxième Guerre Mondiale.

    Il y a eu des tentatives, parfois héroïques, individuelles et collectives, de guérir. Il faudra des volumes pour en compter l’histoire de tous ceux qui, comme lui, ont vécu, résisté en fidèles de l’humanité. Aux massacreurs de l’humanité, ils ne cessaient de dire : en nous tuant, vous vous tuez, en nous torturant, vous vous torturez, en nous tuant, vous tuez notre humanité à tous. Parfois, cela dépendait des contextes, ceux et celles qui l’ont fait avec le plus d’intransigeance ont été éliminés avec le plus de férocité et le plus de rage comme ce fut le cas pour Lumumba. Trop souvent, le seul fait d’être noir pouvait, dans certaines zones de cette Planète de plus en plus profanée, conduire à des lynchages les plus terribles que l’humain puisse imaginer, comme, par exemple, ceux de femmes enceintes, tuées littéralement à petit feu.

    La flamme de l’émancipation brûle depuis les débuts de l’Humanité. Notre Bien Aimé Césaire en a fait une lame de fond, une flamme inextinguible, éternelle, immortelle comme l’Humanité qui l’a animé toute sa vie. Il nous reste, vis-à-vis de notre Bien Aimé Césaire, un serment sacré : maintenir, avec la même simplicité, le même courage, le même amour, la volonté obscure de fidélité patiente et persistante à cette humanité commune. Au nom de notre Bien Aimé Césaire, nous poursuivrons ses efforts de guérison de la blessure. Elle est sacrée parce qu’elle ne s’oublie pas. Ne pas l’oublier ne veut pas dire interdiction de guérir.

    * Jacques Depelchin est co-fondateur et Directeur exécutif de l’Allliance International pour la paix en RD Congo.

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  • La Cnuced révèle, dans une note publiée à l’occasion de sa XIIe conférence, que depuis 2002 les produits de base augmentent après avoir diminué fortement à partir de 1995-1997. Le pétrole a vu son cours multiplié par 10 environ depuis1999, année où il a était au plus bas. Et depuis 2008, il a franchi la barre symbolique de 100 dollars et culmine aujourd’hui à 120 dollars.
    L’indice des prix des produits de base hors combustibles mis au point par la Cnuced affiche une progression de 107% depuis 2002. « La hausse généralisée des prix a été alimentée par la flambée des prix des métaux et des minéraux qui ont augmenté de 224% depuis 2002 », analyse l’instance onusienne. Naturellement, les pays producteurs profitent des ressources financières colossales générées par ces produits et parmi ceux-ci les exportateurs de pétrole sont les plus nantis.

    Continent riche en matières premières, l’Afrique peut-elle tirer profit de cette nouvelle situation dont elle souffre pour l’instant ? Des ministres et hauts responsables qui ont pris part à la 12e CNUCED, organisée à Accra du 20 au 25 avril dernier, ont été interpellés sur la question.

    Angola : Les effets négatifs de la manne pétrolière

    « L’Angola est un producteur important de pétrole. Joaquim David, ministre angolais de l’industrie l’affiche volontiers et indique que l’or noir est une « manne céleste » pour son pays qui en tire 90% de ses recettes d’exportation. Le revenu par habitant est passé de 400 à 2000 dollars. Les ressources du pétrole permettent au pays de réhabiliter ses infrastructures détruites par 40 années de guerre civile. L’inflation a été réduite. « Mais notre économie reste vulnérable parce que nous dépendons du pétrole dont les prix sont volatiles », a-t-il dit, expliquant que le pétrole est une industrie de capitaux et non de main d’œuvre. Le défi auquel l’Angola est confrontée aujourd’hui, est de savoir comment faire pour tirer profit des ressources financières générées par le pétrole.

    Ghana : Opacité autour des recettes des sociétés minières

    Le pays hôte de la conférence exporte essentiellement du cacao et des minéraux. « Le Ghana est connu comme étant le pays de l’or depuis longtemps, a rappelé le ministre. Le prix de l’or monte tous les jours. Mais la nation n’en profite pas. » Ministre des Terres, des Forêts et des Mines, Mme Esther Obeng Dapaah a annoncé à cet effet la révision du code minier qui avait été élaboré pour attirer le investisseurs. Ce texte fait la part trop belle aux sociétés étrangères qui exploitent les mines d’or du Ghana. La ministre l’avoue : « Nous n’avons pas une idée des profits réalisés par les sociétés minières à l’extérieur. L’industrie minière doit cesser d’être un îlot qui échappe au contrôle de l’Etat », a souligné Mme Esther Obeng Dapaah, assurant que le gouvernement cherche à installer des raffineries pour que le pays puisse profiter de la valeur ajoutée de l’or. Elle a annoncé aussi un programme en faveur des petits exploitants du métal qui auront facilement accès au crédit, seront dotés de matériels et bénéficieront de formation.

    Mauritanie : Le fer ne suffit pas à tout

    Le fer est le principal produit d’exportation de la Mauritanie. Le pays en produit 11 millions de tonnes par an. La Mauritanie possède aussi du cuivre, de l’or et mène des recherches sur l’uranium et le phosphate. Elle a commencé à produire le pétrole en quantité pas très importante. « Aujourd’hui, notre pays reçoit une manne financière de la vente de ces produits dont les prix ont grimpé. Le prix du fer a augmenté de 68% en trois ans », a révélé le ministre mauritanien du Commerce et de l’Industrie qui s’est demandé s’il faut affecter à l’achat de nourriture les ressources générées par les produits d’exportation.

    Il a expliqué que l’Etat mauritanien, à l’instar de nombreux africains, est obligé, pour stopper la flambée des prix des produits alimentaires, de renoncer à des recettes douanières en défiscalisant l’importation. Ces décisions ne sont pas sans danger pour l’équilibre des budgets de ces pays, a fait remarquer le ministre mauritanien. Mais «ces mesures sont indispensables parce que le pouvoir d’achat des populations s’es érodé avec cette hausse des prix », a souligné Sid’Ahmed Ould Raiss qui a par ailleurs exprimé son inquiétude de voir la réémergence de distorsions dans le commerce des céréales, avec la décision de l’Inde et de la Chine de limiter l’exportation de leur riz.
    Pour Sid’Ahmed Ould Raiss, le marché du tout libéral conçu il y a 15 ou 20 ans n’est plus en mesure d’assurer l’approvisionnement des pays en produits alimentaires. « Les Etats sont obligés d’importer. Des sociétés en appellent aux gouvernements pour qu’ils interviennent auprès de leurs homologues étrangers pour faciliter l’importation. C’est à l’encontre des règles libérales du commerce », a-t-il constaté.

    Tunisie : Haro sur les fonds spéculatifs

    Choukri Mamoghli, secrétaire d’Etat tunisien chargé du Commerce, pointe du doigt l’influence des fonds spéculatifs sur la situation de crise des produits alimentaires. Cette cause de la crise, selon lui, n’est pas suffisamment évoquée, alors qu’elle y est pour beaucoup. Pour étayer son propos, il a révélé que les fonds de pension anglosaxons et des fonds souverains sont à l’origine d’au moins 30% de la hausse généralisée des prix. « Si une denrée coûte 30 dollars, au moins 6 sont le fait de la spéculation », a-t-il précisé.
    Selon lui, ces fonds se promènent à travers le monde à la recherche d’opérations rentables à réaliser sans se soucier des conséquences de la spéculation à laquelle ils s’adonnent. Ceux qui gèrent ces fonds ont comme unique souci de les faire fructifier. Ils ne mesurent peut-être pas les souffrances qu’ils font subir aux Etats et aux populations. Choukri Mamoghli a plaidé pour la prise en compte du rôle négatif des fonds de pension dans la recherche de solution à la hausse des prix.

    Venezuela : Des investissements dans le social

    La manne pétrolière a dopé les recettes de l’Etat au Vénézuéla, un grand pays producteur de pétrole en Amérique latine. Déléguée de son pays à cette 12e Cnuced, Carolina Escara a expliqué que les ressources colossales tirées du pétrole servent à financer des projets dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la défense, pour relever le niveau de vie des populations. Pour elle, la crise alimentaire est due au fait certains pays ont privilégié la sécurité énergétique par rapport aux besoins de consommation. Elle faisait allusion à l’utilisation de certaines céréales comme le maïs par les Américains pour produire du biocarburant. Les relations internationales ne doivent pas être basées sur le commerce seulement. Elles doivent reposer surtout sur la solidarité et l’entraide en faveur des démunis.

    Oman : Le pétrole, source de diversification

    Oman, pays du Golfe, tire 66% de ses recettes budgétaires du pétrole qui lui fournit 45% de son PIB. A Oman, explique le sous-secrétaire au Commerce et à l’industrie de ce pays, Ahmeed Bin Hassan Al Dheeb, le gouvernement a engagé des actions pour diversifier les branches de l’économie. Il a révélé à cet effet que l’industrie, le gaz et le tourisme sont les secteurs choisis dans le cadre de cette diversification. « L’Etat a voté un budget de 3 milliards de dollars pour construire des sites balnéaires et d’autres commodités pour attirer les touristes. Des actions sont en cours pour faire venir des investisseurs dans le secteur du gaz et de l’industrie », a révélé Ahmeed Bin Hassan Al Dheeb qui a ajouté que le pétrole a permis de relever le niveau de vie et créer de nombreuses infrastructures dans les domaines de l’éducation, de la santé et d’autres services sociaux, a détaillé le sous-secrétaire au commerce et à l’industrie.

    * Bréhima Touré est journaliste malien, correspondant de l'Institut Panos Afrique de l'Ouest

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  • Au moment où se tenait à Accra la 12e CNUCED, les pays africains faisaient face à une hausse vertigineuse des prix des produits de première nécessité. Une flambée des prix à l’origine de manifestations et de troubles dans plusieurs pays du continent. Tour d’Afrique des marchés, pour un mois d’avril qui restera mémorable.

    En Guinée, le réajustement des prix des produits pétroliers à la pompe intervenu le 1er avril a eu des effets sur les marchés. Le riz est passé de 140 000 F guinéens à 160 000 F.

    Pendant ce temps, en Centrafrique, le prix du sac de farine est passé de 16 000 à 28 000 F CFA, soit une hausse de plus de 60%. Celui d’un morceau de savon est passé de 125 à 200 F, tandis que celui d’un litre d’huile de cuisine a augmenté de 1000 à 2000 F.

    Le Bénin n'a pas été épargné par le phénomène. Le kilogramme du maïs vendu à 150 F est passé à 250 F, le riz de 300 à 450 F, le litre de l’huile de palme de 500 F à 900 F, le haricot de 300 à 400 F, la boîte de sardine de 250 à 300 F et le paquet du sucre de 250 à 350 F.

    Au Togo, comme dans la plupart des pays africains, l'inflation influe sur l'habitude alimentaire des populations. Confrontés à la flambée des prix des produits de première nécessité, bon nombre de Togolais envisagent de réduire le nombre de repas quotidiens. Le bol de maïs, vendu auparavant à 250 F, est monté à 500 F, soit une augmentation de 100 %. Le kilo de poisson chinchard vendu à 850 F revenait à 950 F. Le litre d’huile alimentaire d’arachide qui était à 500 F est à 700 F.

    Le bol de sel vendu à 300 F coûte 1000 F alors que celui de la farine de manioc est fixé à 500 F au lieu de 400 F. Le bol de haricot varie de 1000 à 1200 F au lieu de 750 F. L’huile rouge de palme était vendue à 1500 F contre 700 F
    Le carton de lait affichait 12 700 F au lieu de 11 900. Le prix de la baguette de pain oscillait entre 75 et 100 F. Les pâtes alimentaires qui étaient à 350 F sont proposées à 400 F et le sac de riz est cédé dans les marchés togolais à 13500 F au lieu de 11500 F.

    En Afrique du sud, l’augmentation des prix des denrées a accéléré de 14,1% en février, dépassant ainsi la prévision d’inflation de 9,4% par an.

    Au Ghana, les récentes pénuries de denrées de consommation courante ont porté le taux d’inflation à 14,2%.

    En Algérie, L’Office national algérien des statistiques (ONS) a révélé que le niveau moyen d’augmentation des prix à la consommation a atteint 4,4 % sur une année (de février 2007 à février 2008).

    Au Burkina, entre décembre 2007 et janvier 2008, les prix des produits ont augmenté de 10 à 67%. Le litre d’huile est passé de 600 F à 900 F, soit 50% de hausse et le sac de 50 kg de riz vendu à 14.500 F a connu une augmentation de 13,8%.
    Le litre d’huile s’est vendu entre 850 F et 1000 F contre 650 F auparavant, alors que le kilogramme de la viande est passé de 1400 à 1800 F. Le savon et le lait ont aussi connu une hausse allant de 25 à 80%.

    Au Gabon, le prix du sac de riz de 50 kg est passé de 14.000 à 18.000 F en 2007. Le gouvernement gabonais a décidé de mettre sur pied un comité interministériel ad hoc chargé de gérer une éventuelle flambée des prix des produits de première nécessité.

    Au Congo, les prix des produits alimentaires ont connu une augmentation sensible dans la capitale, passant de 24 000 Francs congolais (1 dollar = 550 FC) à 26 000 FC soit une hausse de 8 %). Le sac de 50 kg de cossettes de manioc qui coûtait 27.000 FC est monté à 32.000 FC (+18 %) de même que le sac de maïs ; ces denrées constituent deux des principaux produits de grande consommation.

    Le prix du riz a également connu une majoration, un sac de 25 kg s’achetant à 13.500 FC contre 12.700 FC (7,8 %) auparavant. L’augmentation des prix concerne aussi la farine de blé, passéd de 25.000 FC à 26.000 FC (4 %).

    Au Niger, selon l’Institut de la statistique sur l’indice harmonisé des produits de consommation du Niger, les prix du poisson et des fruits connaissent des hausses de 14,4 % et 2,6 %.
    Un sac de 50 kilos de riz précédemment vendu à 15 000 F est cédé entre 17 000 et 20 000 F. Le sac de 100 kilos de mil est à 15 000 F contre 12 000 F, celui de sorgho à 14 000 F au lieu de 11 000 F, le maïs à 16 000 F au lieu de 13 000 F. Pendant ce temps, le sac de niébé se vend à 21 000 F au lieu de 12.500 F, alors que le panier de tomate est passé de 3 000 F à 3500 F.

    Selon Jacques Diouf, Directeur général de la FAO, les prix des denrées alimentaires au niveau mondial ont bondi de 45 % sur les neuf derniers mois et il y a de sérieuses pénuries de riz, de blé et de maïs. Des mesures urgentes lui paraissent nécessaires pour s'assurer que les conséquences négatives à court terme de la hausse des prix des denrées alimentaires n'affectent pas de façon encore plus alarmante les plus pauvres.

    * Noel Tadégnon est journaliste togalais, correspondant de l'Institut Panos Afrique de l'Ouest
    (Sources : APA News, IRIN, ActionAID, FAO)

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  • Depuis la fin de l’apartheid, l’Afrique du sud est régulièrement présenté comme un ‘modèle’ pour le reste du continent africain. En plus de son poids politique, économique et stratégique réelle, l’apport historique de ce pays en termes de luttes de masses des opprimés et des exploités, et donc d’expériences et de leçons pour l’ensemble du mouvement ouvrier en Afrique et ailleurs, appelle une attention particulière à la trajectoire et aux dynamiques qui s’y développent actuellement.

    Une des premières données générales importantes à analyser sur l’Afrique du sud est sa place dans les rapports de forces économiques mondiaux. Par exemple, c’est ainsi que le magazine attitré de l’establishment africain décrit le positionnement du pays : « Après tant d’années d’autarcie l’Afrique du sud a fait le pari de la mondialisation. La reconversion de l’appareil productif – au prix de centaines de milliers de licenciements visant à le rendre plus compétitif – et la libéralisation des échanges ont favorisé son intégration dans l’économie mondiale » (1).

    L’Afrique du sud a ainsi réussi son intégration dans l’économie capitaliste mondiale, et se positionne largement comme un des premières puissances économiques sur le continent africain, avec par exemple le PIB le plus élevé du continent (130 milliards de dollars en 2003 contre 60 pour l’Algérie et 40 pour le Nigeria). Depuis plusieurs années le pays fait même preuve d’un expansionnisme économique continental qui frôle la tentative d’hégémonisme (sous)impérialiste.

    Les investissements sud-africains ont en effet su profiter de la vague de libéralisation imposée en Afrique par les programmes de réajustement structurels et l’ouverture de nouveaux marchés, rendue possible par la fin des conflits touchant la région (RDC, Angola) . Ils sont passés de 1 milliard de dollars en 1991 à 9 milliards en 2002. Les exportations de capitaux ont quant à elles augmenté à 10 milliards de dollars de 1995 à 2003, soit 60% du total des investissements étrangers directs sur le continent.

    Les entreprises sud africaines sont ainsi en première ligne sur le continent. Les sept seules compagnies africaines parmi les cinquante plus importantes multinationales basées dans les pays ‘en voie de développement’ sont sud africaines, parmi lesquelles : la compagnie papetière Sappi, la compagnie pétrochimique Sasol, la compagnie de télécommunication MTN, les brasseries SAB Mille (2ème mondiale) et le géant minier Anglogold (1er producteur mondial). Cet expansionnisme économique se développe principalement autour des secteurs minier et aurifère, ainsi que du contrôle des sources énergétiques et hydrauliques.

    Cette dynamique économique n’est pas sans créer certaines tensions et inquiétudes parmi ses « compétiteurs » africains, tellement la politique d’exportation sud-africaine est jugée parfois trop « agressive ». Ainsi en Afrique australe où l’Afrique du sud représente 80% de l’économie des pays de la SADC (acronyme anglais de la communauté pour le développement de l’Afrique australe qui regroupe …..) et où l’héritage des années d’apartheid pendant lesquels le pouvoir blanc imposait des accords économiques totalement déséquilibrés aux pays de la région, sans compter les nombreuses interventions militaires meurtrières, le nouvel ‘impérialisme’ économique sud-africain est très mal perçue.

    Mais c’est de manière plus générale que les velléités sud-africaines de se poser en puissance continentale a suscité la méfiance d’une partie des classes dirigeantes africaines. Il a alors fallu une sensible réorientation de la politique étrangère du régime post-apartheid, amorcée véritablement avec l’accession de Thabo Mbeki à la présidence en 1999, pour que la stratégie hégémonique sud africaine puisse finalement s’imposer, même si elle repose sur des bases encore fragile. Pour mieux faire passer la rapacité économique de son capital, l’Etat sud africain s’est ainsi doté d’une nouvelle rhétorique et de tout un programme politique ‘panafricaniste’ afin de rallier les sceptiques et les hésitants.

    ‘Renaissance africaine’ et Nepad

    On observe en effet deux phases distinctes dans la politique sud-africaine face au reste du continent. De 1994 à 1998 en gros, la « croisade » droit de l’hommiste portée par le charisme d’un Nelson Mandela a malgré tout très vite montré les limites d’un unilatéralisme ‘donneur de leçons’ à la manière des puissances occidentales, et qui cachait mal la pénétration agressive et croissante des capitaux sud-africains un peu partout sur le continent. En 1999 elle a fait place une stratégie plus ‘pragmatique’ et multilatérale de Thabo Mbeki qui s’est beaucoup plus appuyé sur les outils institutionnels tels que la SADC et l’OUA pour dégager un consensus continental sur les grandes lignes de sa nouvelles vision pour une ‘renaissance africaine’.

    Ce thème n’était certes pas absent de l’offensive diplomatique sud-africaine au temps de Mandela et il y a une vraie continuité idéologique entre les deux présidences. La différence est plutôt dans la démarche générale, beaucoup plus inclusive à partir de l’arrivée au pouvoir de Thabo Mbeki. Ce nouveau projet politique qui a remplacé le nationalisme panafricain des années 1960-70 et l’afro-pessimisme des années 1980 est censé redonner des perspectives politiques et idéologiques aux élites africaines.

    « La Renaissance africaine suggère un effort continental conduit par l’Afrique du Sud afin de promouvoir une thèse familière du type “fin de l’histoire”… La Renaissance africaine telle qu’elle est perçue par l’Afrique du Sud (le choix des mots est ici important) serait incarnée par une chaîne d’économies qui, avec le temps, pourraient devenir l’équivalent africain des Tigres asiatiques… Dans cette interprétation, la Renaissance africaine définit l’Afrique comme un marché prospère en pleine expansion, à côté de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique du Nord, un marché dans lequel le capital sud-africain est appelé à jouer un rôle particulier à travers le développement du commerce, de partenariats stratégiques, etc. Pour son action en faveur de la globalisation, le continent offrira à l’Afrique du Sud une option préférentielle sur ce que sont ses largesses traditionnelles : le pétrole, les minéraux et les mines. » (2).

    Le président sud-africain s’est fait le héraut de cette politique, tout d’abord auprès des grandes puissances occidentales auprès desquelles il est allé chercher l’approbation primordiale, puis auprès de ses collègues dirigeants africains. A force de négociations et de compromis, il a ainsi réussi à faire accepter comme nouvelle stratégie de développement pour le continent son Nepad (acronyme anglais pour le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique) qu’il partagenotamment avec ses confrères sénégalais, algérien et nigérian (A. Wade, A. Bouteflika et O. Obasanjo {Ndlr : après une réunion tenue à Dakar en avril, en les chefs d’Etat initiateur du Nepad, le projet a été porté au niveau de l’Union africaine).

    L’objectif de ce projet est de combler le fossé entre l’Afrique et les pays développés et d’intégrer le continent au sein de l’économie mondiale avec une double stratégie : la mise en avant de la région comme espace central de développement et l’appel au secteur privé comme acteur clé de la croissance et de l’investissement. « C’est Mbeki (…) qui a tout fait pour tisser des liens étroits avec les grandes puissances, avant même le lancement du Nepad. Pour l’essentiel, le Nepad sert les intérêts des fractions du capital orientées vers l’extérieur, et c’est sur cette base que se sont regroupées les élites africaines qui voient leur pays en butte aux mêmes politiques commerciales protectionnistes du Nord.

    Plutôt que de repenser l’architecture du commerce mondial, le Nepad et l’Afrique du Sud essaient d’acclimater le néolibéralisme à tous les pays africains. Le Nepad peut donc être décrit comme une tentative d’insertion plus profonde de l’Afrique dans l’ordre capitaliste mondial, mais selon des termes renégociés octroyant quelques faveurs aux élites africaines les plus extraverties » (3).

    Le nouveau gendarme du continent

    Un des facteurs majeurs qui a permis à Thabo Mbeki de surmonter les réticences de ses pairs (4) a été son alliance avec un certain nombre d’autres dirigeants africains, notamment avec le Nigérian O. Obasanjo. Etant donné, en effet, la taille et l’importance de ce pays sur le continent, qui fait figure de seconde puissance continentale après l’Afrique du sud justement, ce partenariat stratégique entre les deux ‘grands’ de l’Afrique, bien qu’encore assez fragile car il repose essentiellement sur les relations entre les deux dirigeants, a été assez fructueux à plusieurs niveaux.

    Outre une augmentation générale des échanges commerciaux entre les deux pays (de 100 millions de dollars en 1999 à 500 millions en 2002, le Nigeria étant devenu le 5ème partenaire africain de l’Afrique du sud), la collaboration diplomatique nigériano-sud-africaine a gagné la remise en cause commune du principe d’inviolabilité des Etats de l’OUA (Organisation de l’unité africaine), ce qui permet désormais à la nouvelle Union africaine (UA) qui a remplacé l’OUA en 2002, de décider des interventions dans les affaires intérieures d’un Etat membre.

    Cette ‘victoire’, saluée comme telle par de nombreux commentateurs étrangers qui se félicitent ainsi en gros du fait que les Africains eux-mêmes feront le ménage chez eux entre eux, correspond à la volonté politique des puissances internationales de ‘déléguer’ aux dirigeants locaux la gestion des crises internes, afin d’être le moins possible taxées d’interventionnisme abusif. Elle rejoint les ambitions du « sous-impérialisme » sud-africain, et dans une moindre mesure de l’hégémonisme régional nigérian, et s’est traduit par l’implication de plus en plus grande des armées de ces deux pays dans les conflits africains.

    Ainsi, après avoir ‘restructuré’ l’armée de l’apartheid désormais commandé par des officiers noirs, dont la plupart sont les anciens militants de la branche armée du mouvement de libération nationale qui organisaient la guérilla contre le régime Blancs et son armée (sic), l’Afrique du sud s’est impliquée dans des opérations de « maintien de la paix, gouvernance et reconstruction post-conflit » d’un certain nombre de pays dont le Rwanda, le Burundi, la République démocratique du Congo, la Guinée Bissau, la Côte d’ivoire, le Liberia, le Mali Sao Tom é Principé, la Somalie et le Soudan. Ce sont, même si ils n’en ont pas encore les forces suffisantes, les nouveaux ‘gendarmes’ du continent, qui comme tous bons gendarmes, ne répugnent pourtant pas à armer ou soutenir logistiquement des belligérants, à travers les ventes d’armes et entreprises de mercenariat plus ou moins officielles (5).

    Allié à une diplomatie qui a enregistré quelques succès notamment avec la médiation et les accords de paix en RDC en 2002, et malgré des débuts difficiles, l’interventionnisme militaire, aujourd’hui sous couvert ‘humanitaire’ ou de médiation, participe amplement au renforcement des intérêts politiques, économiques et stratégiques de l’Afrique du sud en tant que puissance moyenne émergente. Mais cette politique hégémonique n’est pas sans contradictions, dont la plus forte n’est rien moins que sa propre situation et politique intérieure, qui influe à la fois sur sa crédibilité continentale et sa capacité à mettre en œuvre son orientation néolibérale.

    2. La ‘nouvelle’ Afrique du sud : postapartheid et néolibéralisme

    Dix ans après la fin de l’apartheid, le formidable espoir de libération et d’émancipation des millions de Sud Africains, pour la grande majorité noirs et pauvres, qui avaient porté au pouvoir l’ANC sont loin d’avoir été réalisé, et de plus en plus loin de l’être. Selon l’indicateur du développement humain (IDH) du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’Afrique du Sud a reculé de 35 places dans leur classement entre 1990 et 2005, constatant l’appauvrissement général de la population.

    Le pays est toujours miné par des inégalités sociales extrêmes : 51% du revenu national annuel est détenu par 10% des foyers les plus riches contre moins de 4% de ce revenu pour les 40% des foyers les plus pauvres. 50% de la population vit sous le seuil de pauvreté avec 25% de chômage selon les chiffres officiels. Cette situation socio-économique particulièrement grave a conduit à un niveau de criminalité et de violence parmi les plus forts du monde.

    Pour certains ce constat justifie l’affirmation que les espoirs suscités par la fin de l’apartheid étaient irréalistes et devaient immanquablement faire face à la réalité de l’exercice du pouvoir et de la gestion des affaires par les vainqueurs de la lutte de libération. Ce sont donc les masses qui ont eu tort de croire trop fort à une rapide transformation sociale et économique de leur vie et de leur société, en même temps que la victoire politique. La vérité, comme toujours, est ailleurs. Si l’espoir d’une grande majorité de Sud Africains d’un changement profond de société ne s’est pas réalisé, ce n’est pas parce qu’il état mal fondé, mais surtout mal placé et mal dirigé. C’est dans l’acceptation du système capitaliste et la conversion au néolibéralisme de la direction du mouvement qu’il faut chercher les raisons du ‘gâchis’ sud africain.

    La nouvelle bourgeoisie noire

    (…) L’accession au pouvoir de l’ANC fut en effet accompagnée par l’arrivée d’un grand nombre de militants et cadres du mouvement de libération à de nombreux postes souvent très bien payés de l’appareil d’Etat (ministères, consultants, haut fonctionnariat, députés, etc.). Selon un processus assez semblable finalement à celui observé dans les anciennes colonies du continent au moment des indépendances des années soixante, une élite dirigeante majoritairement blanche et raciste a fait place à une élite un peu plus multiraciale avec la formation d’une couche de nouveaux bourgeois noirs. S’il n’y a pas eu de redistribution de la richesse qui est restée entre les mains d’une minorité, une partie de la petite bourgeoisie noire a réussi à s’élever socialement grâce aux politiques gouvernementales d’ ‘affirmative action’ et de ‘black economic empowerment’.

    La politique d’affirmative action vise officiellement à promouvoir une meilleure représentation de la majorité noire dans les différents secteurs du pays (administration, services publics et parapublics, sociétés nationalisées et privées). Ainsi, dans de nombreux secteurs, des Blancs ont été invités à faire valoir leurs droits à la retraite ou à accepter des licenciements, moyennant une forte indemnité de départ. Mais il apparaît de plus en plus clairement qu’elle n’a substantiellement vraiment profité qu’aux proches de l’ANC et favorisé la constitution d’une classe moyenne noire qui s’est empressée d’investir certains quartiers chics réservés autrefois aux seuls Blancs au lieu d’aider au développement des anciens townships.

    Dans le même temps, de nombreuses entreprises sud-africaines embauchaient des Noirs souvent pour de la figuration afin de se conformer aux exigences du gouvernement dans le cadre de ‘Black empowerment’. C’est ainsi que, par exemple, sur la base du volontariat, pratiquement tous les grands groupes miniers et les banques ont cédé entre 10 et 26 % de leur capital à des Noirs, Indiens et Métis. Cette politique n’a encore permis qu’à une petite élite noire, issue des leaders de l’ANC, de se reconvertir avec succès dans les affaires en bénéficiant de grosses cessions de capital d’entreprises. Le plus riche d’entre eux est Patrice Motsepe qui a accumulé une fortune de plus de 500 millions de dollars en à peine dix ans.

    Depuis 2000, des objectifs précis ont été négociés dans certains secteurs (mines, banques, distribution du pétrole, etc.). Ainsi, selon la charte minière de 2002 toutes les compagnies doivent céder 26 % de leur capital d’ici à 2014. Les Noirs devront représenter 40 % des cadres en 2009. Mais les entreprises et capitalistes sud-africains ont un intérêt certain à participer à cette politique : cela leur donne ainsi des ‘passes’ d’entrée dans les plus aux hauts ministères, grâce aux liens et connaissances de nombre de ces anciens ‘camarades’ devenus millionnaires.

    Si l’ANC bénéficie encore d’un large soutien populaire c’est bien cette étroite couche de la bourgeoisie noire qui constitue sa base sociale dominante et ses politiques sont directement définis pour défendre ses intérêts, qui sont intimement liés au capital monopolistique sud africain. Ainsi la conversion des élites dirigeantes noires au néolibéralisme.

    3. Résistances et mouvements sociaux

    L’échec patent de l’ANC à transformer la société sud africaine et sa conversion au néolibéralisme a créé malaise, tensions et finalement résistances au sein du mouvement de masse qui l’avait porté au pouvoir, à commencé au sein de ses alliés historiques de la Cosatu et de Sacp. Mais ces derniers portent également une responsabilité certaine dans les nouvelles orientations prises par l’Anc au sein de l’Alliance tripartite.

    Le malaise des alliés historiques (Sacp et Cosatu)

    En effet, que ce soit pendant les élections de 1994 ou de 1999, plusieurs membres dirigeants de la Cosatu sont devenus députés, parlementaires ou élus locaux et provinciaux. Ces membres ont souvent été mis en avant au sein du gouvernement par exemple, pour soi disant « représenter » les intérêts du mouvement ouvrier. Mais aucun n’a fait preuve au cours de ces années de la moindre volonté de se battre pour les intérêts de la majorité, bien au contraire. Certains ont même été parmi les plus fervents défenseurs des politiques les plus antisociales mises en place par les gouvernements successifs.

    Ces évolutions sont loin d’être des caractéristiques personnelles ou des trajectoires purement individuelles. Au-delà des scandales financiers et des affaires de corruption dans lesquelles se retrouvent trop souvent quelques uns de ces anciens leaders du mouvement, leurs actions sont à mettre en lien avec l’orientation idéologique et ses conséquences pratiques qui ont émergé au cours des années 1990 au sein de ces organisations.

    La direction de la Cosatu a ainsi effectué un net tournant à droite en abandonnant ce qui avait fait précisément sa force pendant la lutte anti-apartheid, c’est-à-dire un syndicalisme radical et militant, pour une politique plus corporatiste et co-gestionnaire. (6) Comme l’explique F. Barchiesi, « La radicalisme de la Cosatu était efficace quand l’Etat de l’apartheid était affaibli par l’isolement international mais subit de nouvelles contraintes de la part des nouvelle institutions démocratiques dans un contexte de libéralisation économique et de soutien du capital transnational au gouvernement de l’ANC » (7).

    Ainsi comme le montre le chercheur, l’hégémonie du mouvement ouvrier en termes de mobilisation de masses a été remplacée par l’hégémonie de l’ANC en tant que principale force de transformation sociale. Comme dans un système de vase communicant, l’Alliance tripartite a fonctionné dans le sens d’une ‘aspiration’ du pouvoir de la Cosatu en tant que force indépendante au profit d’une certaine influence au sein du gouvernement. Influence qui s’est vite révélée toute relative, au vue du peu de cas dont continue à faire preuve le gouvernement à l’égard des forces du mouvement ouvrier par rapport aux capitalistes.

    Ainsi « tandis que l’Etat reconnaît le rôle du capital en tant que partenaire faisant face à des dynamiques ‘internationales’, le rôle de monde ouvrier est de mobiliser sa base au sein d’un projet de développement défini et dirigé par l’Etat pour servir les ‘vrais’ intérêts (…) de la classe ouvrière. (…) L’institutionnalisation du mouvement ouvrier dans un contexte d’hégémonie néolibérale a permis d’appeler à sa démobilisation » (8). L’Etat sud-africain a ainsi mis en place un ensemble législatif et procédurier pour mieux institutionnaliser et contrôler le mouvement ouvrier, comme le Labour Relations Act de 1995, dont l’objectif affiché est de « de promouvoir la paix sociale comme moyen d’attirer la confiance du monde des affaires au niveau intérieur et international ».

    De même des structures comme le NEDLAC, institution corporatiste constituée de quatre chambres avec des représentants du gouvernement, du monde des affaires, du monde du travail et un ‘forum’ des organisations de la société civile, participent de cette stratégie.

    La situation est devenue suffisamment problématique aux yeux de tous que même la direction de la Cosatu a été obligée de reconnaître, dans un document interne (9), la nature anti-ouvrière et antisociale de la politique de l’ANC. Malgré cela elle maintient toujours son soutien à l’Alliance et à l’ANC. Les solutions proposées pour inverser la tendance consiste à (re)construire l’ANC par en bas afin d’influencer sa direction et de la pousser à mener des politiques plus sociales. Cette stratégie fait totalement l’impasse sur les raisons objectives et idéologiques qui ont conduit l’ANC a embrasser le credo libérale, tout comme les profondes transformations qu’a subi ce parti au cours des dernières années, notamment en terme de bureaucratisation et de perte d’adhérents, qui en font un véritable instrument de la classe dominante aujourd’hui.

    Ceci ne signifie pas sous estimer l’influence réformiste majoritaire que garde ce parti dans les masses, mais comprendre qu’il faudra plus qu’un toilettage institutionnel pour changer fondamentalement les données de la politique actuelle de l’ANC. Ainsi s’explique le soutien apporté par une bonne partie du mouvement syndical à Jacob Zuma. Derrière la défense de cette figure qui est très loin d’être celle d’un réel ‘réformateur’, il y a bien la volonté des dirigeants syndicaux de signifier à l’ANC un certain désaveu de sa politique, personnifié par le président Mbeki. Mais J. Zuma est loin d’être une véritable alternative. Il est plutôt l’arbre qui cache la forêt de la dégénérescence de l’ANC en un parti de la classe dirigeante.

    Gauche(s) radicale (s)

    Mais il est vrai néanmoins que le mouvement de soutien réel qui s’est développé derrière Zuma correspond à une colère plus grande que les illusions des directions syndicales. C’est celle de millions de travailleurs et d’opprimés qui se sentent aujourd’hui trahis par l’ANC et consorts. Si Zuma a pu apparaître comme une opposition au sein du gouvernement, c’est qu’aucune autre force n’est parvenue à émerger comme une véritable alternative à l’ANC. Le SACP n’est plus que l’ombre de ce qu’il était, et de ce qu’il avait de meilleur. Comme l’explique A. Callinicos, « (…) bien que fortement soutenue par les meilleurs des ouvriers organisés et l’intelligentsia de gauche, le SACP était devenu une organisation social-démocrate aux liens distendus » (10).

    En fait le SACP a été victime de la Chute du mur et de la fin des illusions portées en l’URSS comme la patrie du « socialisme réel ». En pleine confusion idéologique ses dirigeants ont finalement embrassé la social-démocratie. Aujourd’hui, malgré une certaine influence dans de nombreux milieux, et loin de l’image que certains commentateurs ultra-libéraux développent parfois de cette organisation comme l’éminence grise ultra-radicale de l’ANC, le SACP n’est en fait plus qu’un appendice de cette dernière dont elle soutient mordicus la politique. A sa gauche aucune organisation significative n’émerge comme point focal de la colère et des résistances qui ont vu le jour au cours des dernières années.

    Les différentes « sectes » d’extrêmes gauches ont maintenu longtemps une attitude extrêmement sectaire par rapport à l’ANC et le SACP, notamment pendant la période cruciale du début des années 1990 quand ces organisations représentaient véritablement l’espoir de millions de sud-africains pour leur libération et leur émancipation, et que la principale démarcation était alors entre ces derniers, notamment l’Anc, et les représentants de l’ordre ancien et défenseurs de l’apartheid comme le NP. Cette attitude les a coupés de milliers de travailleurs qui soutenaient les partis de l’Alliance et ont voté massivement pour eux. Mais elle a eu également pour conséquence de les rendre incapables de répondre aux aspirations de ceux qui ont commencé, très vite, à perdre leurs illusions vis-à-vis du gouvernement d’union nationale et de l’ANC.

    C’est donc majoritairement vers des courants ‘populistes’, comme celui dirigé par Winnie Mandela, que se sont tournés dans un premier temps une majorité des déçus, de plus en plus nombreux, de l’ANC.

    Les nouveaux mouvements sociaux

    Mais il serait faux de croire par là même que le mouvement est pour autant totalement paralysé et les résistances inexistantes. Malgré la trahison de leurs dirigeants historiques, les travailleurs sud-africains ont gardé réactivité et combativité. Si les chiffres des grèves et des mouvements sociaux sont certainement loin des niveaux de mobilisation qui ont pu être ceux des années de luttes anti apartheid, depuis 1994 la classe ouvrière sud africaine n’est pas restée inactive face au attaques libérales de ‘son’ gouvernement. Et bon gré mal gré, les syndicats ont été obligé de suivre ou de soutenir ici et là les nombreux mouvements de grève qui se développent.

    Ainsi, en juin dernier, alors que la veille, l’ANC commémorait à Kliptown sur la place Walter Sisulu, l’adoption de la Charte de la Liberté, des milliers de Sud-africains manifestaient, dans le cadre d’une campagne pour l’emploi et contre la pauvreté menée par la Cosatu, pour dénoncer une politique qui ne leur a toujours pas apporté « à tous emploi et sécurité » comme le dit la Charte de la Liberté.

    De 1995 à 2002, près de cinq millions de personnes sont entrées sur le marché du travail mais seulement un million d’emplois ont été crées. Les salaires restent très bas, maintenant ainsi la tradition du régime d’apartheid qui reposait sur une main d’œuvre à bon marché. Les salaires à moins de 1000 rands par mois (environ 120 euros) sont courants dans de nombreux secteurs d’activité. La grève organisée à cette occasion était suivie dans tous le pays dans les secteurs de la métallurgie, des mines, du textile qui ont vu des milliers de postes de travail supprimés ces dernières années.

    Cet été également a eu lieu la plus grande grève dans les mines d’or du pays depuis 18 ans. Les 10 000 mineurs blancs affiliés au syndicat Solidarity se sont joints aux 100 0000 mineurs noirs du NUM qui avaient commencé la grève. Les mineurs demandaient notamment une augmentation de salaires qu’ils ont réussi à gagné. C’est que la grève paralyse les mines des principales compagnies sud-africaines, soit près de 90% de la production d’or du pays.

    En septembre 2004, ce sont également des milliers de travailleurs de la fonction publique qui montraient leur mécontentement envers leur employeur en descendant dans la rue lors d’une autre grève ‘historique’ revendiquant des augmentations de salaires et une amélioration des conditions de travail, et largement soutenue dans la population. Ces exemples sont loin d’être anecdotiques. Ils traduisent la permanence d’une combativité au sein du mouvement ouvrier parmi le plus radical au monde il y a encre quelques années.

    A ces mobilisations des travailleurs s’ajoutent en outre celle de ‘nouveaux’ mouvements sociaux, à savoir celui des nombreux coalitions et autres mouvements locaux en lutte contre les politiques néolibérales de l’Anc et leur conséquences désastreuses. Comme par exemple le Treatment Action Campaign qui a gagné devant les tribunaux son action contre le gouvernement sud-africain pour le forcer à procurer des médicaments contre le sida aux populations infectées. Ou la révolte des habitants des townships contre les expulsions et destructions de leurs habitations par les autorités locales qui s’organisent au sein de comités à la base à travers tout le pays et s’opposent régulièrement à la police et aux élus ANC. Ou encore les commandos des comités locaux anti privatisations qui reconnectent l’eau et l’électricité des familles, reprenant ainsi les traditions de la lutte anti-apartheid.

    Ces luttes locales ne sont pas déconnectées des luttes des travailleurs au sein de leurs entreprises et de leurs usines. En effet, la majorité des travailleurs vivent au sein des townships et des communautés qui s’organisent contre les politiques de l’ANC.

    C’est dans la construction et l’articulation concertée et organisée de ces résistances qui voient le jour à tous les niveaux de la population sud-africaine, que se trouvent les clés pour l’émergence d’une direction alternative en Afrique du sud.

    Notes

    (1) Augusta Conchiglia, « L’Afrique du sud, puissance hégémonique ? », Géopolitique Africaine, n° 18, avril 2005, p. 169-179, p.171.

    (2) P. Vale et S. Maseko, « South Africa and the African Renaissance », International Affairs, 74 (2), 1998, p. 279. Cité dans Ian Taylor, « La politique sud africaine et le Nepad », Politique africaine, n°91, octobre 2003, p. 127

    (3) Ian Taylor, « La politique sud africaine et le Nepad », Politique africaine, n°91, octobre 2003, p. 128.

    (4) Ces derniers étaient moins dérangés par l’idée d’une « projection de l’Afrique dans une modernité culturelle et économique » (Augusta Conchiglia, op. cit., p.172) que par l’éventuel mise en danger de leurs intérêts et circuits particuliers d’exploitation et d’accumulation que pouvait signifier un Nepad au service exclusif de certains intérêts sud-africains. Il ne s’agit donc pas là d’une simple opposition entre les ‘modernes’ et les ‘traditionnels’, entre certains dirigeants qui seraient plus ouverts aux changements et à la démocratie que d’autres, mais de deux stratégies différentes au sein des classes dirigeantes africaines.

    (5) Voir à ce sujet Jean-François Bayart, Stephen Ellis et Béatrice Hibou, « L’Afrique du Sud à la veille d’une consultation décisive », Politique africaine, n° 73, mars 1999, p137-145.

    (6) Voir notamment Martin Jansen, « The State of COSATU, the Social Movements and the Tasks of Socialists », paper prepared for the Khanya College Conference on COSATU 20-22 October 2005 and completed in December 2005.

    (7) F. Barchiesi, op. cit., p.199.

    (8) F. Barchiesi, ibid., p.206.

    (9) Martin Jansen, op. cit.

    (10) Alex Callinicos, « South Africa after apartheid », International socialism, n° 70, mars 1996.

    * Danielle Obono, chercheuse en science politique, spécialiste des études africaines et militante à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale).

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  • L’humanité est présentement face à une crise rizicole très aigue qui, à n’en point douter, constitue une menace sérieuse pour maintenir la paix sociale. A notre sens, Il ne s’agit nullement d’une surprise car vu le capital de connaissances accumulées par l’homme, il est difficile voir impossible de ne pas prévoir de tels phénomènes. Le Centre du riz pour l’Afrique (ADRAO) a, depuis au moins 02 ans, prédit une crise rizicole en Afrique à partir de 2008. La dernière alerte date du Conseil des Ministres des Etats membres tenu à Abuja en septembre 2007. Au cours de cette importante rencontre, le Directeur général de l’ADRAO avait fait une présentation intitulée «Crise rizicole en Afrique, mythe ou réalité ?».
    Il en était clairement ressorti que notre continent va vers de réelles difficultés d’approvisionnement.

    En effet, l’Afrique couvre 10 à 13 % de la population mondiale mais absorbe 32% des importations mondiales, et connaît un taux de croissance de sa consommation d’environ 4,5% par an. S’y ajoute le fait que les stocks mondiaux sont au plus bas niveau depuis 25 ans, avec moins de 2 mois de réserve dont la moitié se trouve en Chine. Il convient aussi de souligner que des modèles économétriques avaient également estimé que les prix de 2008 seraient au moins le double de ceux de 2002.

    Enfin, l’offre connaît un rétrécissement graduel. A titre d’exemple, un grand pays producteur comme la Chine a perdu 4 millions d’hectares en 10 ans et pourrait chercher 10 % de ses besoins sur les marchés internationaux, soit 35 % des quantités qui y sont commercialisées. C’est en fait l’équivalent de la part de l’Afrique actuellement.

    Beaucoup d’initiatives ont été prises par la plupart des gouvernements africains. Mais force est de constater et de souligner, qu’à l’instar des autres parties du monde, rien n’a pu arrêter le phénomène.

    La crise rizicole est structurelle, elle risque d’être longue et pénible car l’Asie est de moins en moins en mesure de nourrir le monde. Une analyse des dix dernières années montre que la consommation mondiale augmente en moyenne de 1% par an et la productivité de 0,5 %. Par conséquent, cette crise serait l’effet cumulé de gaps enregistrés chaque année.

    Nous avons une conviction : l’avenir de la riziculture se trouve en Afrique. Car ce continent, contrairement à l’Asie, a un potentiel immense non exploité repérable à travers ses vastes étendues de terres et ses ressources hydriques faiblement utilisées (Zambie, RDC, Sierra Leone, Mali, Sénégal, etc.).

    A titre illustratif, nous avons en Afrique au Sud du Sahara, 130 millions d’hectares de bas fonds dont 3,9 millions seulement sont en culture. Par contre en Asie, le pari n’est pas d’augmenter les superficies rizicoles mais plutôt de les maintenir. En outre, la compétitivité de la production du riz local en Afrique au Sud du Sahara est établie. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les rendements obtenus en Thaïlande et au Vietnam, et ceux du Sénégal, du Mali et du Niger. Les préjugés concernant notre compétitivité-coût et notre compétitivité-qualité sont au « musée des idées périmées». Les problèmes sont ailleurs.

    Il faut une rupture : l’Afrique doit dépasser la logique de gestion des urgences au profit d’une véritable rationalisation de sa réflexion sur le devenir et engager des actions concrètes de relance. Sous ce rapport, cette crise est plutôt une opportunité pour réfléchir autrement et agir autrement en vue de nous nourrir sur une base endogène et durablement. Par conséquent, une seule question se pose : quels sont les problèmes et que faire ?

    A court terme, les mesures prises par certains gouvernements africains relatives à l’allègement de la fiscalité et à certains mécanismes visant la transparence des marchés sont fondées. Cependant, celles-ci doivent être plus ciblées en faveur des pauvres. En outre, ils doivent engager sans délai, une réflexion et mettre en place des actions à moyen et long terme. Car de plus en plus, les équations vont se poser en termes de disponibilité de la ressource que son accessibilité.

    Sous ce registre, les éléments suivants peuvent être avancés :
    1. Augmenter significativement la part de la riziculture irriguée à haut rendement dans la production. Actuellement les superficies irriguées en Afrique représentent moins de 10% contre plus de 50% en Asie. La riziculture irriguée permet à la fois d’obtenir des rendements très élevés (de 3 a 4 fois plus élevés par rapport au pluvial) et de faire la double culture.

    2. Promouvoir l’utilisation des variétés telles que les NERICA (variété obtenue par l’ADRAO grâce à un croisement entre le riz africain et le riz asiatique). Le NERICA permet une augmentation sensible des rendements dans certains écosystèmes, un cycle plus court (moins de 50 jours comparé aux variétés traditionnelles) et une valeur en protéine plus élevée de 25% par rapport au riz importé. Il y a aujourd’hui 18 variétés de NERICA développées pour les plateaux et 60 pour les bas fonds qui sont homologuées dans 20 pays africains. La simplification et l’accélération des procédures d’homologation de ces variétés par l’ adoption des méthodes participatives préconisées par l’ADRAO, mérite d’être retenue dans tous les pays d’Afrique pour réduire de plusieurs années le processus d’adoption.

    3. Améliorer l’accès aux semences améliorées : La disponibilité des semences est l’une des contraintes majeures à l’utilisation réussie des variétés améliorées telles que les NERICA. Face à un tel problème, il faut, entre autres, les mesures suivantes : (i) adopter des lois standard sur les semences et définir des mécanismes efficaces de contrôle et de certification de semences, et assurer leur application. (ii) Mettre en place un système de législation semencière pour encourager l’implication du secteur privé dans l’approvisionnement et le commerce des semences. (iii) Renforcer les Systèmes nationaux de recherche agricole (SNRA) pour la production des semences de pré-base et de semences de base.

    4. Améliorer les pratiques culturales : L’ADRAO et ses partenaires ont mis en évidence la possibilité d’augmenter les rendements en milieu paysan à travers une gestion intégrée de la campagne rizicole en proposant des alternatives allant de la préparation du terrain jusqu’à la récolte. Des gains de rendement d’une à deux tonnes par hectare ont été obtenus en système irrigué et en bas-fonds, sans augmentation significative des coûts de production ; les améliorations se trouvent surtout au niveau de la gestion de la fertilité et la lutte contre les mauvaises herbes.

    5. Diminuer les Pertes à la récolte et post-récolte : les pertes au niveau de la récolte et post-récolte (en quantité et en qualité) représentent 15 à 50% de la valeur marchande de la production. Par conséquent, la mise à la disposition des acteurs d’équipement performant et leur formation est le point de passage obligé pour réduire les pertes et améliorer la qualité ainsi que l’établissement des liens entre les différents acteurs intervenant dans la chaîne de valeur rizicole.

    6. Fortifier les systèmes de recherche et de vulgarisation et leurs liens: la mise en place d’une plate-forme des acteurs rizicoles, d’un fonds d’appui au programme national rizicole et de financements adéquats aux systèmes de recherche et de vulgarisation rizicoles, nous semblent des axes majeurs à considérer.

    7. Massifier le soutien aux acteurs de la filière rizicole: il y a un dérèglement du commerce international. Jusqu’à une année récente, les 11 000 riziculteurs américains recevaient des subventions d’une valeur de 1,4 milliards de dollars par an. Par contre, les 7 millions de riziculteurs africains continuent de se battre dans un marché libéralisé sans aucune subvention et avec un accès limité au crédit, aux intrants et à l’information sur le marché.

    En fait, il y a une évidence : les acteurs ruraux africains, comme tous les autres collègues du monde, ont besoin de soutien conséquent.

    8. Améliorer notre infrastructure pour diminuer le coût élevé des intrants : d’une manière générale, les prix des engrais en Afrique sont 2 à 6 fois plus élevés que ceux d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Nord surtout liés aux coûts élevés des transports. Nous avons par conséquent, des limites objectives pour une intensification intelligente en vue de doper la productivité rizicole africaine.

    Conclusion

    L’Afrique doit comprendre qu’il lui faut assurer une offre rizicole suffisante en quantité, satisfaisante en qualité, rémunératrice pour les producteurs et supportable par le budget des consommateurs les plus pauvres. C’est à ce prix et à ce prix seulement qu’elle peut éviter d’être un “otage “ des cours mondiaux. Il n’y a pas de secret, on construit une agriculture compétitive et durable grâce à une combinaison intelligente de 03 facteurs : Technologies performantes, infrastructure de base et environnement assaini. Oui c’est possible d’inverser les tendances mais à moyen terme.

    * Dr. Papa Abdoulaye Seck, Spécialiste en politique et stratégie

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  • L’hymne national, Debout Congolais, dit que nous, Congolais, sommes «unis par le sort ». C’est une unité extérieure par la force des conquêtes coloniales qui ont forcé ensemble différentes communautés, à différents niveaux de développement social - des communautés sans Etat, celles avec Etat embryonnaire, celles avec royaume ou empire en crise, etc. Le résultat, c’est le Congo Belge, en passant par l’Etat indépendant du Congo qui organisa « l’holocauste oublié. »

    Le Congo Belge organisa la forme globale de l’existence sociale - la cohabitation de toutes ces communautés - sur la base de la politique de « diviser pour régner. » Des communautés dites « martiales » étaient opposées à celles dites « poltronnes ». Des tribus étaient créées çà et là. Les BesiKongo, sujets du royaume Kongo, organisés par luvila (un rapport socio-politique d’appartenance au royaume), étaient, au Congo Belge, divisés en « tribus » (Bayombe, Bantandu, Bamanianga, etc.). La visée coloniale de la création d’une sorte d’Etat-Nation dominé, organisant les colonisés pour produire des richesses pour la métropole, faisait de l’Etat un Etat-greffe, c’est-à-dire un Etat implanté artificiellement, sans une base sociologique certaine.

    C’est l’indépendance réelle seule qui allait permettre aux communautés colonisées et divisées d’arriver à une vraie unité intérieure. L’hymne dit que c’est par l’effort pour l’indépendance qu’on allait y arriver. Ce ne devait être qu’une unité négociée, participative de toutes les communautés. Sous certains cieux, cet effort, cette négociation participative, a donné naissance à une Charte d’autodétermination - en Afrique du sud, par exemple. Chez-nous, la synthèse nationale entre le Manifeste de la Conscience Africaine et le Contre-Manifeste de l’ABAKO exigeant l’indépendance immédiate, n’a pas eu lieu avant que la Belgique, par des tables dites rondes, ait repris l’initiative de la décolonisation. Le Congrès de Kisantu, préconisant l’autodétermination avec autonomie relative des communautés, était encore partiale.

    L’initiative de l’Alliance des Bâtisseurs du Kongo (ABAKO), qui rencontrait certaines pesanteurs - des gens opposés à l’indépendance immédiate ou celle de ceux exigeant des colonialistes de préparer les Congolais pour l’Indépendance - commençait à être accusée de « séparatiste » parce qu’elle demandait l’autonomie du Kongo Central si les autres communautés n’étaient pas prêtes. Mais, avec les résultats du Congrès, l’ABAKO insista pour l’indépendance totale - sans sacrifier le droit à l’autonomie relative des communautés.

    Le fait que l’effort pour l’indépendance s’était presque arrêté en 1960, en faveur du seul fait de remplacer les colonialistes dans l’Etat colonial sous condition de l’approbation de ceux-ci et de leurs alliés occidentaux, la négociation pour une unité participative et solidaire de toutes les communautés - avec droit démocratique de chaque communauté à l’autonomie relative - n’a pas encore abouti. On a vite posé l’équation coloniale : Etat=Nation.

    L’indépendance n’était plus basée sur une forme globale d’existence sociale reconnaissant l’autonomie relative de chaque communauté comme un droit démocratique. Ceux qui occupent le centre de l’Etat se sont souvent proclamés garants de l’unité nationale qui n’a pas été un résultat des luttes d’autodétermination de différentes communautés et donc en l’absence d’une Charte d’autodétermination. L’unité dans la diversité dont continuent de parler les Constitutions qui se succèdent, n’est qu’une sommation mécanique à la coloniale, qui nivelait toutes les cultures en une culture sauvage des indigènes, culture considérée comme une anti-civilisation (civilisation européenne s’entend !). Aujourd’hui, on oppose chaque affirmation d’identité culturelle à l’exigence d’ « universalité ou de modernisme ».

    Il faut remonter au mouvement prophétique - dirigé par Simon Kimbangu Diatunguna - qui avait mis en cause « la domination blanche religieuse et laïque » pour commencer à comprendre l’enjeu de la nécessité de la résolution de la question nationale, celle d’arriver à une forme globale d’existence sociale participative, c’est-à-dire négociée par toutes les composantes aux fins d’en finir avec la domination.

    Les gens oublient l’objectif final du mouvement. C’est pourquoi ils s’arrêtent sur les qualités de non-violence des dirigeants du mouvement, s’identifiant ainsi avec les responsables de la domination. Ceux-ci ont compris le caractère violent, c’est-à-dire son exigence de rupture avec la domination culturelle, spirituelle et politique européenne, du mouvement. D’où la répression disproportionnée (le non-violent Kimbangu est jugé par un Conseil de guerre) pour « la restauration de l’autorité de l’Etat colonialiste » dans toutes ses dimensions : spirituelle avec le renforcement des églises coloniales (catholique surtout mais protestantes aussi) ; politique avec la déportation et la relégation des adeptes des prophètes pour empêcher les effets organisationnels du dire et faire spirituels ; et économique avec la reconsolidation protectionniste des entreprises coloniales. Même les enfants des prophètes étaient pris en charge pour qu’ils soient « mieux amadoués » et grandissent avec des idées acceptables et des comportements respectueux de la domination.

    Il faut comprendre le BDK (NDLR : Bundu dia Kongo, mouvement politico-religieux congolais) comme une tentative de proposer une solution à l’épineuse question nationale, lorsque les dominants des appareils étatiques, soi-disant post-coloniaux, organisent l’Etat comme si le droit démocratique d’autonomie d’identité culturelle et ses effets politiques était interdit. Au moment où le BDK commence à se former, en 1969, les processus de connaissance, celui d’arriver au leadership national et celui de la foi sont tous extravertis. L’aspect positif de l’ « Authenticité » c’est d’être un cri d’alarme de l’absence de processus de créativité endogène.

    En appelant à un enracinement culturel pour relancer cette créativité, le BDK vise une révolution culturelle à travers une critique des institutions entretenant une domination extravertie par une répression politique, c’est-à-dire une critique de l’artificialité de l’Etat dont le leadership culturel (ou son absence) étouffe les identités culturelles créatrices. L’émancipation, le BDK, n’est possible que sous condition de la rupture avec la culture occidentale dominante et aliénante -c’est sa prescription.

    Faute de culture urbaine résultant des luttes de défense populaire de la culture urbaine, avec l’insuffisance d’organisation ouvrière capable de donner une direction aux communautés paysannes, l’Etat compradore est incapable de produire une vraie culture nationale faisant écho de la diversité culturelle. La musique, où cette possibilité se manifeste, est parfois tenue à l’œil par l’Etat répressif qui veut la soumettre à sa dictature.

    On peut comprendre l’échec du lumumbisme par son incapacité à résoudre la question nationale, avec une centralisation du pouvoir abusivement appelée « unitarisme ».

    Après la conférence d’Accra, Lumumba épouse la thèse abakiste de l’indépendance immédiate et la porte au niveau national. Au lieu de tisser une alliance avec l’ABAKO, enracinée dans les masses les plus politisées, relativement, de la colonie, il critique celle-là de « séparatiste ». Lumumba ne voit pas la valeur positive du Congrès de Kisantu, parce qu’il ne perçoit pas la notion d’autonomie relative de communauté comme un droit démocratique capable de servir de levain dans la restructuration de l’Etat colonial. Il conçoit le fédéralisme comme ouvrant la porte au « séparatisme ». Ce n’est que peu avant l’élection présidentielle qu’il visualise que son gouvernement, sans l’appui de l’ABAKO, ne pourra pas bien fonctionner à Kinshasa - faute de la confiance dans les masses Kongo. Il devait composer avec Kasa-Vubu.

    Entré dans l’Etat suivant l’exemple de certains pays africains dont les masses populaires étaient plus organisées politiquement, il adopte la politique du « révolutionnaire d’Etat », c’est-à-dire de la subordination de l’Etat à la politique de l’articulation de la volonté (de poursuivre l’effort pour l’indépendance), de la confiance dans les masses (dont il ne contrôle pas l’organisation), de l’égalité (chacun compte pour UN, dans un Etat colonial qui a institué la discrimination) et de la terreur (redistribuer les ressources en faveur des masses contre les couches des riches ou clients de l’Etat colonial). C’est ce que ses adversaires vont nommer « communisme ».

    Son parti politique n’est pas à la hauteur pour servir d’opérateur de cette articulation. D’autant plus que beaucoup de ses partisans sont opposés à cette politique et sont aussi des taupes au service de l’adversaire. Ne pouvant utiliser que les appareils d’Etat colonial, dans lesquels il est minoritaire, Lumumba est donc tenté par la centralisation du pouvoir qui l’amènera à s’aliéner Kasa-Vubu et son ABAKO, se privant ainsi de l’appui des masses Kongo, bien déterminées à poursuivre l’effort pour l’indépendance. Au lieu de s’efforcer de réconcilier Kasa-Vubu et N’Kanza Daniel pour une ABAKO forte en sa faveur, il soutient la division et donc l’affaiblissement de l’ABAKO. Coincé, il n’a plus d’autre chose que d’aller tête haute vers la mort.

    La critique du lumumbisme doit tenir compte des limites de la politique d’alliances du MNC-L, de sa conception de l’Etat indépendant et de l’absence de conception du droit à l’autonomie relative des communautés, sans lequel la démocratisation, en l’absence d’un mouvement ouvrier indépendant, ne peut réussir. La centralisation du pouvoir ne peut conduire qu’à une politique de parti-Etat.

    * Ernest Wamba dia Wamba Bazunini

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  • Ces dernières années, les mass médias ont régulièrement été au centre de l’intérêt public au Sénégal. Ce n’est bien sûr pas un hasard, puisque si l’on regarde sur la longue durée, on peut dire que la presse est soumise à un changement dynamique depuis le début des années 1970, et cela s’est encore intensifié au début des années 1990. Aujourd’hui, la fin de cette mutation n’est toujours pas d’actualité. Au cours des processus de libéralisation, de pluralisation et de popularisation, le marché des médias s’est différencié. Il s’est aussi partiellement institutionnalisé. Quant à l’usage des médias, il a également augmenté. Néanmoins, il nous semble opportun de ne pas nous arrêter à la description de ces aspects mais de nous demander, quelles sont les raisons profondes de l’évolution des médias ? Où ils en sont aujourd’hui ? Quelles sont les défis les plus sérieux auxquels ils font face?

    De façon simplifiée, on peut dire que la sphère publique sénégalaise est constituée d’acteurs politiques, économiques, religieux, médiatiques et d’acteurs de régulation. Cette sphère est peu transparente, car les rôles de ces différents acteurs ne sont pas complètement séparés. Il est vrai qu’une partie considérable du processus de démocratisation et du développement d’une conscience citoyenne est le fait de la presse, mais, paradoxalement, les transformations qu’elle a subi ces dernières années ont contribué, en contrepartie, à un noyautage des fondations démocratiques. Cela s’observe en particuliers dans la non-séparation des pouvoirs entre sphère exécutive et judiciaire, de même qu’entre sphère politique et religieuse.

    La séparation de ces sphères est ancrée dans la Constitution, mais elle est loin d’être fonctionnelle dans la réalité. Les acteurs religieux pénètrent de plus en plus directement dans les sphères politique et médiatique. Les conséquences sautent aux yeux dans le secteur de la presse où journalistes, politiciens, commerçants et marabouts collaborent certes, mais se battent le plus souvent pour l’influence, le contrôle et la propriété. Tous les groupes d’acteurs disposent d’organes de presse et essaient d’exercer une influence sur les contenus rédactionnels des médias qui ne leur appartiennent pas. Tandis que les acteurs politiques s’intéressent principalement à une couverture positive et peu critique des faits d’actualité qui les concernent, les acteurs religieux, eux, essaient de favoriser le conformisme journalistique. Si les rédactions osent les contrarier, elles prennent alors le risque de représailles qui peuvent prendre des contours violents.

    C’est la raison pour laquelle la liberté de presse est en danger au Sénégal, lorsque les journalistes enquêtent et révèlent les agissements illicites des politiques ou de personnalités en vue dans la bonne société. Afin d’endiguer un journalisme d’investigation et critique, le gouvernement - et la justice qui lui est soumise - utilisent une législation incohérente et arrêtent de façon arbitraire des journalistes. Ces pratiques visent une autorégulation prononcée et à terme, une autocensure des journalistes.

    L’expérience a montré que ce genre de conflits trouve souvent une résolution qui suit un modèle typique : la société civile proteste et essaie d’intervenir de manière informelle auprès des représentants du gouvernement, puis les journalistes arrêtés sont finalement libérés. Au-delà, quand on parle de violations répétées de la liberté de presse, il faut aussi comprendre violence morale qui se manifeste par des menaces psychologiques et pas seulement agressions physiques.

    Compte tenu la concurrence économique des entreprises médiatiques et la stratégie de popularisation des journaux, ce contexte conflictuel a contribué à une crise d’identité des journalistes sénégalais. En fait, les journalistes ne savent pas comment se comporter dans ce contexte avec ses exigences contradictoires. Le manque d’orientation ne se reflète pas seulement dans des conceptions de rôle variables, mais aussi dans les contenus des journaux. A l’exception des journaux professionnels comme Le Quotidien, Sud Quotidien et Wal Fadjri, des critères de qualité de base sont violés. Ceci est démontré par l’orientation idéologique ainsi que par la violation des règles de l’objectivité, de la crédibilité de l’information, de la pondération de l’agenda thématique et du respect de la sphère privée.

    Les raisons de la crise identitaire sont à chercher dans le contexte sociopolitique et les pratiques culturelles. Prenons par exemple les acteurs politiques et religieux : ils aspirent, généralement, à une visibilité publique et à l’accès aux différentes ressources. De cette façon, ils limitent la marge de manoeuvre des journalistes et de la société civile. Cependant, les journalistes, eux aussi, s’aventurent dans des sphères et jouent des rôles qui ne sont pas les leurs.

    Un caractère essentiel du contenu de la presse d’information générale consiste dans le mélange des différents genres journalistiques, notamment le compte rendu, l’analyse et le commentaire. Ce mélange ne donne aucune indication de décodage aux lecteurs. Au-delà, la presse populaire viole de façon continue les règles de l’éthique et de la déontologie. Mais elle est aussi un moteur du changement social, car elle permet de briser des tabous. Des thèmes comme la délinquance, la violence, la criminalité, le sexe, le voyeurisme ou la dénonciation des personnes privées et publiques devraient assurer l’attention du public. En cela, la presse devient un parasite social.

    Même si certains titres de la presse populaire arrivent, grâce à des gros titres provocateurs, à atteindre un tirage élevé, ce sont avant tout des journalistes jeunes, mal formés qui les animent. D’un côté, il y a un pluralisme effréné de la presse, mais de l’autre on assiste à un nivellement par le bas de la qualité des journalistes. La précarité est donc un caractère important des mass médias sénégalais. Elle est responsable d’une fluctuation significative des journalistes et des titres. La précarité est le résultat aussi des revenus marginaux engendrés par la publicité et le manque de propension des Sénégalais à dépenser de l’argent pour acheter un journal. Le journalisme reste une affaire déficitaire que les subventions publiques ne peuvent compenser. Une des conséquences les plus graves de cette situation précaire, c’est qu’un nombre considérable de journalistes sont « corrompus », acceptant de l’argent ou des cadeaux des politiques ou des personnalités qui veulent s’assurer une couverture agréable.

    Afin de survivre économiquement, bon nombre de rédactions collaborent avec des commerçants informels qui ne s’occupent pas seulement de la distribution des journaux, mais qui se chargent également des coûts d’impression, de papier et même des salaires. D’un côté, cette stratégie assure la survie à court terme du titre, mais de l’autre côté, les journalistes se livrent aux commerçants informels qui abusent de leur pouvoir économiquement.

    La conflictualité des médias fait référence au manque de régulation dans le secteur, et à un déficit d’Etat de droit, résultat d’un Etat faible. Les acteurs politiques au Sénégal n’ont jamais réussi à atteindre une légitimité entière et une autorité intégrale. Ce manque de régulation nous réfère aussi aux déficits démocratiques. Les violations répétées de la liberté de presse et le dysfonctionnement de la séparation des pouvoirs entre l’exécutif et la judiciaire ainsi qu’entre la sphère politique et religieuse font du Sénégal un état semi-autoritaire.

    Malgré tout, ce ne serait pas apprécier les mass médias sénégalais à leur juste valeur que de ne pas reconnaître que les acteurs compensent ces déficits par des accords interpersonnels au sein des réseaux organisés de façon clientéliste. Ces accords s’inscrivent dans la culture sénégalaise de la «teranga» (hospitalité, bonnes manières), établie depuis des siècles. Elle règle les relations des membres de la société et garantit la fonctionnalité de ces relations. De cette façon, l’insécurité est réduite et la base pour l’informalité est créée.

    L’informalité s’est montré le modèle de pratiquement tous les acteurs, y compris les journalistiques. Ils représentent des rôles différents pour s’adapter à des situations différentes. Selon le contexte, ils choisissent le rôle du reporter, du chien de garde, de l’avocat ou du griot qui se montre sensible à la réception illicite de l’argent ou des cadeaux. A cause de l’ambivalence des différents rôles et du manque de professionnalisme, la presse sénégalaise ne dispose que d’une faible crédibilité dans la population.

    Vu l’illettrisme très répandu, c’est un exploit que de voir le nombre de Sénégalais qui s’informent à travers la presse. Cela dit, leur accès est majoritairement de nature informelle : au lieu d’acheter des journaux, ils se réfèrent surtout à des modèles privés et para-commerciaux. Mais la «teranga» concerne aussi le contenu des journaux : au Sénégal, il n’est pas habituel d’adresser des critiques directes, ce qui contribue à reléguer l’investigation journalistique en marge.

    Au-delà de ça, le mélange des différents genres journalistiques et le journalisme d’opinion, très présent dans la presse sénégalaise, se laisse expliquer d’une manière assez simple : la tradition orale et la culture du charme et de la séduction à la sénégalaise ont largement imprégné la presse. Le lecteur veut être courtisé d’un point de vue stylistique, et séduit grâce aux thèmes. Voilà pourquoi le journaliste ne peut pas se contenter de donner des informations sèches. Il se doit de laisser transparaître son opinion et d’écrire avec verve. Les Sénégalais aiment les belles plumes. Aujourd’hui, la tradition orale ne signifie pas l’absence des pratiques de lecture mais l’intégration des éléments stylistique oraux dans la communication écrite.

    Le pluralisme et la popularisation des mass médias ont cependant contribué à une croissance de leur utilisation par le populations. Même si les différences entre les groupes socio démographiques et les endroits géographiques restent significatifs, l’usage médiatique est un élément intégral des pratiques sociales au Sénégal aujourd’hui. La radio, diffusée en majorité dans les langues nationales, est écoutée par 95.5% des interviewés, dans une étude que nous avons réalisée. Elle est désormais perçue comme le média le plus informatif, le plus divertissant mais aussi le plus crédible. Pratiquement tous les interviewés l’utilisent quotidiennement.

    La télévision, qui est souvent regardée en groupe, jouit également d’une grande popularité. Tandis que son usage en milieu urbain atteint presque l’usage radiophonique, il décline en milieu rural. La presse écrite, quant à elle, est lue par 28.6% des Sénégalais interrogés, mais elle trouve un plus grand public au sein des auditeurs de la revue de presse. De même, l’étude montre que la presse écrite a quitté les cercles hermétiques de l’élite traditionnelle. Aujourd’hui, ce ne sont plus uniquement les universitaires, les politiciens et les entrepreneurs qui lisent, mais également certains apprentis, employés des secteurs formels et informels ainsi que les femmes de ménage, les retraités et les chômeurs. Au-delà, il arrive que des illettrés regardent des photos des journaux ou se laissent lire le contenu.

    Si quelques journaux en langues nationales sont publiés, leur signification sociale et économique est plutôt marginale.

    La lecture des journaux reste tout d’abord un phénomène dakarois, car plus on s’éloigne de la capitale, plus la fréquence diminue. Les quotidiens tirent généralement entre 3 000 et 20 000 exemplaires. Mais les journalistes sont confrontés à des fluctuations énormes : 79.9% des interviewés ne lisent les journaux qu’en cas de scoop ou d’événements importants. La décision d’acheter un journal est généralement faite spontanément au kiosque et lorsqu’on rencontre des vendeurs ambulants. Il faut voir là le fait que les clients peuvent comparer les titres des différents journaux. En d’autres termes, les journaux n’ont pas encore réussi à atteindre une grande fidélisation de la clientèle.

    Le lecteur prototypique est aussi bien masculin que féminin et a moins de 45 ans. Il travaille comme employé ou est en formation. Deux tiers sont d’origine sénégalaise et un tiers étranger. Il s’intéresse à la politique et veut s’informer ou se laisser conforter dans son opinion personnelle. Le lecteur prototypique préfère les rubriques politique, sport, médias et société, mais souvent il ne lit que les articles qui sont présentés avec un titre attirant. La lecture est relativement courte et peu intense. Quelque 53,5% des interviewés lisent moins de dix minutes et se limitent aux titres et à parcourir certains articles. Généralement, la lecture se fait de façon régulière à occasionnelle et de préférence le matin ou au cours de la matinée.

    Vue la pauvreté chronique qui caractérise la majorité de la population sénégalaise, les lecteurs préfèrent généralement emprunter plutôt qu’acheter des journaux. Une copie achetée est souvent lue par dix personnes, voire plus. Ce comportement exerce une influence sur le lieu de la lecture, puisqu’il se fait généralement là ou les lecteurs ont accès à leur journal. Il s’agit souvent du lieu de travail, d’un télécentre ou de lieux publics. Si la lecture se fait dans l’espace public, l’interruption de la lecture à cause des interactions sociales est fort probable. Quant aux personnes qui achètent des journaux, ils préfèrent les lire à la maison, au bureau ou dans les transports publics. Après la lecture, ils gardent le journal, le prêtent à d’autres personnes ou l’utilisent à d’autres fins.

    * Frank Wittmann est directeur de l’Unité des affaires internationales de l’Université des Sciences Appliquées à Zurich en Suisse.

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  • Même si la paix et la stabilité ne sont pas encore totalement revenues, le Kenya sort peu à peu des violences dramatiques que le pays a connu dans les semaines qui ont suivi les élections de fin décembre 2007. Les images de ce pays à feu et à sang se sont estompées sur les petits écrans à travers le monde, mais le drame kenyan, en attendant qu’on en parle au passé, laisse encore quelque amertume dans la manière dont les médias occidentaux ont braqué leurs caméras et distillé leurs commentaires sur cette crise. Des mythes dangereux et des généralisations abusives ont été notées, que John Barbieri dénonce.

    Il importe, d’emblée, de mentionner que le titre de cet article est emprunté à la journaliste kenyane Rebecca Wanjiku [1]. Comme beaucoup d’autres personnes, j'ai regardé avec consternation les événements au Kenya, après l'annonce le 30 décembre 2007, des résultats (truqués) des élections. J'ai été, de la même manière, sinon plus, consterné, outragé et dégoûté par la façon dont la situation et les violences qui s’y sont déroulées, ont été décrites et schématisées dans la presse internationale, particulièrement aux Etats-Unis. Dans presque toute couverture et tout commentaire, il y a eu trois mythes et transformations qui ont été répandus, particulièrement dangereux. Tous ces mythes fait l’objet de commentaires plus avisées que les miens, mais il est peut-être utile de reprendre et de commenter davantage sur tous les trois à un même endroit.

    Mythes et transformations

    Premièrement, il ne s’agit pas ici d’un « conflit ethnique ». Comme la plupart des conflits africains sont présentés par la presse, il y a partout une description de la situation telle que le conflit n’a d’autre cause que les appartenances ethniques et on parle « conflit tribal » ; Il s’agit d’une description raciste, désuète et inexacte de la situation. Bien qu'il y ait eu un facteur ethnique dans le conflit kenyan, cet élément a été exagérée au détriment du facteur plus dominant, lié aux inégalités entre les riches et les pauvres à travers et suivant les appartenances ethniques.

    Comme beaucoup d’autres l’ont dit de manière plus articulée, la situation kenyane doit être re-décrite comme un conflit politique. Plus spécifiquement, la violence organisée qui a suivi les élections doit être comprise comme une situation où des élites politiques sont en train de manipuler leurs militants et sympathisants (notamment en payant et en équipant des milices armées et en servant des éléments armés de l'Etat) pour qu’ils déclenchent la violence à leur place (…)simplement en tant que moyen de pression envers la communauté nationale et internationale pour obtenir/garder le pouvoir. Les deux parties en ont été coupables, mais en particulier l'homme que l’on a fait prêter serment comme président et qui a fait un usage disproportionné d’une force brutale de la police et de l’armée, notamment la General Service Unit.

    Les répercussions de cette tendance consistant à décrire les conflits par l’appartenance ethnique peuvent se voir dans les distorsions de l'histoire et du contexte de tous les conflits en Afrique et ailleurs. L’une des fausses interprétations historiques les plus répandues est particulièrement évidente dans la documentation populaire et la mémoire collective du génocide rwandais, qui continuent de décrire ce drame comme le simple résultat d’un conflit tribal au départ. Le contexte et l'histoire du génocide s’en retrouvent assombris par la négligence du rôle permanent que joue l’héritage brutal de la puissance coloniale (la Belgique dans le cas du Rwanda) et de la politique nationale, régionale et internationale après l' «indépendance».

    Deuxièmement, il ne s’agit pas ici d’un « choc » avec le conflit kenyan. Il faut s’attaquer aux mythes et allégations qui parlent de « choc » pour un « symbole de stabilité, de démocratie et de croissance économique en Afrique. » N’importe qui qui connaît l'histoire du Kenya, l'histoire du colonialisme et l'histoire depuis l' «indépendance », sait que ces évolutions ne constituent pas un choc ; elles sont fomentées pendant longtemps. Les événements du Kenya sont directement liés à l'incapacité du gouvernement de maîtriser les répartitions des pouvoirs héritées du régime britannique, notamment la Constitution elle-même. Elle s’est reflétée dans la tension ethnique fomentée par Kibaki (PNU) et Odinga (ODM).

    Dire aussi que le Kenya est un grand « symbole de stabilité, de démocratie et de croissance économique en Afrique » est une présentation erronée des difficultés et des injustices auxquelles la grande majorité de Kenyans font face, sans espoir, et chaque jour. C’est aussi se faire une fausse image des cinq dernières années de « croissance économique éclatante » dont témoigne le régime de Kibaki, qui, à travers une corruption à grande échelle et une inégalité croissante en terme de revenus, a assuré que les avantages de cette croissance économique forte n’atteigne, en gros, que la seule et même élite.

    Troisièmement, et c’est peut-être le plus important, il y a le rôle des Etats-Unis. Aussi bien au Kenya qu’à travers l’Afrique de l’Est. Les Etats-Unis ont essayé avec enthousiasme de construire un bloc d’alliés dans cette région et dans la Corne de l’Afrique, afin de contrecarrer les autres pays qui sont vus comme une menace dans la région. Avec pour alliés clés le Kenya, la Tanzanie, l'Ethiopie, Djibouti, l'Ouganda et le Gouvernement Fédéral de Transition de la Somalie. Ces alliés sont censés contrebalancer la menace du Soudan (le régime de Bashir), de l'Erythrée et de l'Union des Tribunaux Musulmans (UIC) en Somalie.

    L'administration Bush a clairement soutenu le président Kibaki, vu que son gouvernement a été l'un de ses principaux alliés dans la « guerre contre le terrorisme » en Afrique de l’Est et dans la Corne de l’Afrique. L'administration Kibaki a coopéré étroitement avec les Etats-Unis dans les raids qu’on disait viser les terroristes le long de la côte kenyane. L'unité kenyane chargée de la lutte contre le terrorisme (avec l'appui américain et anglais) a mené ces opérations anti-terroristes extrajudiciaires, avec pour cible l’importante population musulmane qui réside dans cette zone.

    Selon les organisations de droits humains au Kenya, ces opérations anti-terroristes ont consisté notamment à rassembler, à torturer et à extrader des musulmans (en Somalie, en Ethiopie et ailleurs) sans inculpation ni jugement, dans une procédure du même genre que les opérations de guerre contre le terrorisme menées ailleurs. Les gens qui sont ciblés, presque tous des musulmans, sont soupçonnés d’être des agents d’Al Qaeda ou de faire partie d'autres organisations terroristes subversives.

    De la même manière, le Kenya était un allié pendant l'invasion de la Somalie par des forces éthiopiennes, il y a un an, avec le soutien américain, pour renverser l'Union des Tribunaux Musulmans (UIC) au sud de la Somalie. Ce qui était et demeure oublié par routine dans l'histoire de l'UIC, reste la manière dont elle a contribué à faire respecter l’ordre, la stabilité et les services sociaux que l’on n’avait pas vus au sud de la Somalie depuis près de quize ans ; mais aussi comment l'UIC avait réussi à déposer les chefs de guerre corrompus (dont beaucoup étaient soutenus par les Etats-Unis). En plus, elle ne cherchait pas à imposer un mouvement international jihadiste du genre Al Qaeda, comme le prétendaient ou le prétendent beaucoup de gens.

    Le rôle du Kenya (c’est-à-dire de l’administration Kibaki) dans les opérations militaires consistaient, notamment, à travailler avec les forces américaines le long de la frontière Kenya-Somalie et à partager en permanence les renseignements ; mais ils ont aussi joué un rôle plus direct. Au début de l'invasion, l’armée kenyane, apparemment à la demande des Etats-Unis, a fermé sa frontière avec la Somalie et a refusé l’entrée à tous les Somalis, y compris les réfugiés qui essayaient de fuir le sud de la Somalie. Peu après, les Etats-Unis ont mené des attaques aériennes au sud de la Somalie, faisant au moins trente morts, dont la plupart, si pas tous, étaient probablement des civils qui fuyaient, et non des agents d’Al Qaeda comme on l’a prétendu.

    En bref, l'administration Bush avait des ambitions claires de « sécurité nationale » en voulant que Kibaki, en tant que principal allié dans la guerre contre le terrorisme en Afrique de l’Est, reste au pouvoir. Ajoutez à cela les intérêts des Etats-Unis, de la Grande Bretagne et d’autres pays européens dans le domaine des affaires au Kenya, qui ne se souciaient probablement pas de la plateforme socio-démocratique d’Odinga qui faisait planer une menace d’accroissement des impôts et de redistribution des richesses.

    Le plus grand coup à la crédibilité et à la neutralité des Etats-Unis dans ce dossier est cependant intervenu juste après que les résultats de l’élection furent annoncés. De manière incrédule, le Département d’Etat américain s’est manifesté rapidement et a félicité l’homme qu’on a fait prêter serment comme président à la suite de sa « victoire ». Ceci s’est fait alors que chaque diplomate dans le pays avait clairement connaissance des irrégularités dans les élections et du processus hâtif de prestation de serment par le président.

    Se rendant compte de son erreur, le département d'Etat se déploya rapidement pour retirer la déclaration de félicitations et sortit une déclaration pour lancer un appel à mettre fin à la violence et à ce que la situation soit résolue en passant par des « solutions constitutionnelles et légales ». Cependant, il est bien évident que ces solutions sont visiblement favorables au président et qu’elles ne vont que maintenir le statu quo : Kibaki et la corruption.

    Cela ne devrait pas non surprendre que les quelques chefs d'Etat qui se sont manifestés et ont félicité Kibaki à l’occasion de sa « victoire » sont également ses alliés dans la guerre contre le terrorisme avec l’administration Bush. Il s’agit notamment de Yoweri Museveni de l'Ouganda (qui a reçu beaucoup d'aide de la part de l'administration Bush et qui a fourni une aide cruciale dans l’approvisionnement de troupes de l’Union Africaine en Somalie), du président de transition de la Somalie, Abdullahi Yusuf (que les Etats-Unis, l'Ethiopie et le Kenya ont aidé à reprendre son poste après son renversement par l'UIC), Sheikh Sabah du Kuweit, le Roi Mohamed VI du Maroc et le Premier ministre Themba Dlamini du Swaziland.

    Ça vaut la peine de citer un extrait du message de félicitations du président somalien Abdullahi Yusuf, au président Kibaki: « Nos deux pays doivent rester des partenaires forts dans la guerre mondiale contre le terrorisme et des alliés inlassables dans la protection de la liberté.»

    (…) Comme d’autres l’ont déjà clarifié (Mukoma wa Ngugi [ 2 ], Wandia Njoya [ 3 ], etc.), on ne devrait pas supposer qu'Odinga est opposé aux intérêts des Etats-Unis et au capital international; les grands bruits qui ont entouré la Hummer d'Odinga ont peut-être été un exemple qui illustre sa vraie nature en tant que membre d’une élite qui se réjouit fortement de ses connexions avec l’occident et aime vivre bien au-dessus du reste des Kenyans. En outre, on ne devrait pas croire que le soutien des Etats-Unis aux leaders et autocrates kenyans corrompus a commencé avec Bush-Kibaki. Des archives montrent bien comment les Etats-Unis ont profondément soutenu et armé le précédent régime dictatorial de 24 ans de Daniel arap Moi, pendant les dernières années de la géopolitique de la guerre froide et au-delà.

    Tout ceci ne suggère pas une responsabilité américaine directe pour ce qui est de la manipulation des résultats des élections, mais toujours est-il que les intérêts et le rôle des Etats-Unis, ainsi que des autres acteurs internationaux au Kenya doivent être clarifiés (pour des faits et chiffres supplémentaires sur les liens militaires entre les États-Unis et le Kenya et le président Kibaki, lire l'excellent article de Daniel Volman [ 4 ].)

    La Pauvreté du Journalisme International

    Somme toute, ce fut dégoûtant de voir la façon dont les journalistes ont été enthousiastes pour documenter et fournir des commentaires inexacts et inhumains sur le carnage au Kenya, mais aussi la manière dont ils se sont trop peu préoccupés d’essayer de comprendre réellement la situation et de rapporter ce que les Kenyans disent et pensent en réalité ; ceci ne devrait cependant pas surprendre. L'inspiration et le titre du présent article vient du blog de la journaliste kenyane Rebecca Wanjiku « La Pauvreté du Journalisme International », et le présent extrait au sujet d'une émission de la CNN vaut la peine d’être longuement cité:

    «Il est très important de comprendre la langue locale lorsqu’on fait un reportage de l’étranger. Par exemple dimanche [le 6 janvier 2008], il y avait sur l’écran de la télévision un homme blessé et ceux qui le transportaient ont dit en swahili « tunampeleka hospitalini » (nous l’emmenons à l'hôpital) Mais la traduction du journaliste fut qu’on lui avait demandé « t’a-t-on tiré dessus ou s’agit-il d’une coupe ? »avec la réponse répétée comme quoi il avait été victime de tirs. Il est peu probable que ceci ait été une erreur innocente, le journaliste pourrait tout simplement s’être peu soucié de ce qui était vrai et ce qui ne l’était pas, et il est peu probable aussi que l’on s’en soit rendu compte ailleurs dans le monde. Mais en donnant des images vidéo de la sorte pour s’attarder sur une histoire que vous montez ,c’est faire un reportage malhonnête. J'ai confiance dans le fait que les Kenyans vont bientôt s'embrasser, et que nous retournerons à notre urgente tâche plus mondaine de kujitafutia riziki- trouver quelque chose à manger. J’espère que CNN sera tout près pour couvrir cela et non simplement pour se précipiter sur la prochaine grande nouvelle. A propos, comment se fait-il que la CNN ne couvre pas les soldats ou les civils américains en train de saigner et de grogner de douleurs, et pourquoi la chaîne ne réfléchit pas une seconde fois sur la dignité des morts et des moribonds d'autres pays ? »

    Ce sont des journalistes et bloggeurs kenyans, comme Rebecca, et d'autres journalistes locaux qui ont été les vrais champions de la description et l’analyse authentiques de la situation, et qui sont réellement en train de soulever les véritables préoccupations des Kenyans. Plutôt que d'analyser et de traiter avec condescendance la situation à partir de Londres, New York ou même de l'ambassade des Etats-Unis à Nairobi (qui est, bien que pas aussi géographiquement éloignée, aussi éloignée des préoccupations des Kenyans), les médias traditionnels doivent écouter, comprendre et rendre claire l'histoire et le contexte de la situation, et cesser d’en parler avec tant d’ignorance et d’arrogance.

    (…) La situation au Kenya, comme tous les conflits politiques (par exemple, à l’est de la République Démocratique du Congo, la Somalie, le Darfur, l’est du Tchad, l'Irak, le Pakistan, la Birmanie, le Sri Lanka, etc.), devrait faire l’objet de reportage rigoureux. Elle doit être placée et décrite correctement en y intégrant un contexte historique approprié et la perspective des gens sur terrain. On doit raconter les perspectives/histoires des gens et ne pas les présenter de façon simpliste et sensationnelle, comme cela se fait si souvent, particulièrement dans l’esprit simpliste du reportage « télévisé ».

    Il est regrettable que dans le reportage télévisé américain on entende rarement les voix réelles des personnes qui racontent leurs histoires de par le monde ; trop souvent, nous avons plutôt une voix hors champ d’un (e) reporter à l’intonation occidentale. Pourquoi ne pas utiliser les sous-titres ? Pourquoi ces gens doivent-ils voir leurs opportunités de faire entendre leurs voix dérobées ? Ou pourquoi ne pas trouver des gens qui peuvent parler correctement anglais afin qu’ils parlent en leur nom propre, et non les humilier dans leur statut d’étranger en utilisant des sous-titres indésirables ? Et pourquoi devons-nous attendre les situations de crises pour entendre ces voix ? Pourquoi devons-nous n’entendre, ou plutôt devons-nous juste voir, que ce qui est mauvais ? Pourquoi n'entendons-nous pas de bonnes choses, des choses amusantes, des plaisanteries, des histoires pour jouer et promouvoir les gens racontées au quotidien ? Pourquoi n'entendons-nous pas et ne voyons-nous pas des histoires approfondies au sujet de l’amour et des rêves de la même manière que nous voyons des histoires superficielles portant sur les pertes et le désespoir ?

    Les informations qui manquent un sens approprié de l'histoire et du contexte sont juste une liste de mi-vérités brouillées, des informations sans intérêts pour des gens qui sont réellement affectées et qui ne sont qu’une liste de stéréotypes.

    *John Barbieri est un journaliste indépendant qui a vécu au Kenya de janvier à juin 2007. Il est fondateur de la US Coalition for Peace with Truth and Justice in Kenya (Coalition américaine pour la Paix avec la Vérité et la Justice au Kenya). Il peut actuellement être joint à l’adresse [email][email protected]

    * Veuillez envoyer vos commentaires à [email protected] ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org

    Notes:

    1. Rebecca Wanjiku (1/7/08). ‘The Poverty of International Journalism.’ Kenya Imagine.
    2. Mukoma wa Ngugi (1/10/08). ‘Let us not find revolutionaries where there are none.’
    (Ne cherchons pas des révolutionnaires là où il n’y en a pas) Pambazuka News.
    3. Wandiya Njoya (1/1/08). ‘Kenya's Crisis: A Drama Scripted For The Last Five Years.’ The Zeleza Post. Lisez également tous les autres articles terribles et pleins d’inspiration sur Zeleza Post. Five-years
    4. Daniel Volman (1/5/08). ‘U.S. Military Activities in Kenya.’ Association of Concerned African Scholars. (« Activités Militaires américaines au Kenya ». Association de Chercheurs Africains Préoccupés)
    5. Arno Kopecky (1/5/08). ‘Violence and cynical foreign news crews.’ (Violence et équipes de journalistes étrangers cyniques) The Daily Nation.

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  • Du commerce, encore du commerce toujours du commerce: voilà la formule qui assure une vie épanouie. Mais quelle est sa signification pour les femmes de l’Afrique de l’Est ? Dans quelle mesure le commerce reflète-t-il leurs intérêts ? Salma Maoulidi mène l’enquête.

    Faire du commerce implique une série d’activités économiques et de transactions. Le commerce, pour beaucoup de ceux qui se débattent pour améliorer leur situation économique dans le Sud Global, signifie une nouvelle planche de salut. C’est l’équation magique qui mène à la prospérité économique : faites davantage et votre Produit National Brut augmente et vous gagnez des points en termes de performance économique.

    Mais comme dans toutes les formules économiques en vigueur il y a un piège : pour qu’un gain économique puisse être enregistré dans le régime prévalant, le commerce extérieur doit être supérieur au commerce intérieur. En terme pratique, ceci signifie que l’économie importe plus qu’elle n’exporte ce qui se fait au détriment de la production locale, celle-ci devenant plus coûteuse et donc moins compétitive en raison d’un coût de production supérieur.

    Par ailleurs, les rentrées d’argent liées à l’exportation pour les pays sont moindres suite à la dévaluation des devises locales, celles-ci devenant alors trop faibles pour entrer dans la compétition des marchés mondiaux L’autre élément préjudiciable est le statut inférieur des produits locaux dépréciés parce que « de la matière première » qui a une valeur moindre que les produits finis.

    Pourquoi le genre est un élément de l’équation du commerce.

    En terme simplifié, ceci constitue la base du fonctionnement du régime commercial en vigueur. Sous-jacent à cette simplicité, il y a toutefois un réseau de relations qui influence fondamentalement aussi bien les conditions que les acteurs des transactions commerciales sans excepter les femmes. Universellement, le monde des affaires est un monde dont les femmes sont exclues. Dans la foulée des idéologies religieuses et culturelles dominantes, qui ont nié aux femmes le droit à la propriété avec persistance, le monde des affaires a bien voulu concéder aux femmes le rôle de productrice et de consommatrice mais pas celui de propriétaire et de gestionnaire d’entreprises productives.

    L’indépendance politique a eu un effet minimal sur le profil national et global de la répartition de la richesse. En Afrique de l’Est, pendant la période coloniale, la classe des commerçants était composée surtout d’Indiens et de quelques Arabes qui possédaient aussi bien le commerce de détails que celui de grossiste. Toutefois, les principales activités économiques étaient contrôlées par les fermiers coloniaux et l’administration coloniale, des Européens pour la plupart.

    A l’heure où les grandes compagnies se rendent maître des activités économiques, le monopole du commerce n’est plus défini le long de lignes ethniques ou raciales. Ainsi le petit commerçant indien ou arabe en Afrique de l’Est est remplacé par le Chinois qui est aussi bien grossiste que commerçant de détail ; la main d’œuvre expérimentée provenant d’Inde et de l’Asie du Sud Est accapare l’industrie et le secteur du service. Peu d’entrepreneurs autochtones peuvent se prévaloir d’une part dans le commerce local ou régional et les Africains constituent la majeure partie de la main d’œuvre non qualifiée tout en restant les principaux consommateurs.

    La composition du monde des affaires a connu peu de changement du point de vue du genre, les femmes n’ayant que faiblement pénétré dans les marchés locaux, régionaux et mondiaux. Les femmes sont toujours sous représentées dans les organes commerciaux et économiques. En Tanzanie par exemple, les femmes sont sous représentées dans pratiquement toutes les chambres de commerce. La bourse locale et les industries locales ne comptent que peu de femmes. Les accords commerciaux locaux offre des opportunités commerciales au-delà des frontières nationales, mais le plus souvent omettent d’y intégrer des femmes.

    Des accords commerciaux tel le NEPAD ou le marché commun de l’Afrique de l’Est, en apparence progressistes, sont rendus inefficace par des cadres constitutionnels qui préservent l’inégalité en terme de genre au niveau national. A beaucoup d’égard, les femmes demeurent les vendeuses utiles pour l’avancement d’objectifs matérialistes et l’obtention de gains. Il leur reste à devenir les sujets d’un régime de commerce et d’investissements.

    Le miracle de programmes économiques favorisant les femmes.

    Au vu de l’exclusion persistante des femmes de l’entreprise économique et fort de la croyance que le pouvoir économique conféré aux femmes est un élément crucial dans l’amélioration de leurs statuts, des pionniers individuels ou des organisations de développement ont tenté de créer un meilleur équilibre entre les acteurs économiques. Nombre d’entre eux gèrent des programmes dont le but est l’amélioration de la situation économique des femmes, programmes qui varient peu dans leur approche et qui sont basés sur le micro-crédit.

    La théorie de l’amélioration des conditions économiques des femmes a toutefois une faille dans ce qu’elle ne voit pas la femme comme un investisseur économique indépendant ou comme marchand. En effet, bien que le modèle impérialiste des affaires se concentre sur l’accumulation ainsi que l’injection massive de capitaux dans le but d’un profit maximum, la doctrine qui prévaut pour les femmes limite leur possibilité d’entreprendre, hormis dans le cadre du petit commerce généré par le micro-crédit qui a cours en marge du véritable monde des affaires.

    Le concept de micro-crédit est essentiellement restrictif. Hormis suggérer qu’il est insignifiant et donc sans conséquences en terme de volume et de risque, il nie aux femmes les capacités d’accumuler du capital. Son objectif est plutôt de leur fournir une aide suffisante qui leur permette de survivre à elle et à leur famille. Cette perspective a influencé la façon dont les femmes s’engagent dans les affaires, leur motivation principale étant d’aider leur famille et non d’accumuler des richesses.

    En effet, les femmes mettent la plus grande partie des gains résultant d’une activité productive au service de leur famille plutôt que d’étendre et de diversifier leurs affaires. ( Un fait sur lequel la plupart des agences ont tablé pour introduire et intensifier les programmes de micro-crédit destinés aux femmes). Parce que les activités économiques des femmes visent principalement à améliorer les conditions de leur famille, celles-ci ne sont pas prises au sérieux. Peut-être que si les femmes n’assumaient pas la plus grande part de la responsabilité de leurs familles, elles pourraient s’engager dans du commerce lucratif comme le font déjà des femmes plus jeunes sans charge de famille. Elles rivaliseraient pour faire du profit plutôt que de gagner de l’argent juste pour survivre.

    Les conditions dans lesquelles les programmes de micro-crédit opèrent sont aussi limitatives dans le sens où elles exigent que les femmes s’organisent en une collectivité de 5 ou dix personnes si elles veulent obtenir un crédit. Il n’y a aucun doute qu’il est plus profitable pour les institutions de prêter de l’argent à des communautés de femmes et ainsi d’optimaliser leur chiffre d’affaires sans se préoccuper de savoir si les crédits octroyés contribuent à leur richesse: un recrutement soutenu ainsi que la pression exercée par les membres du groupe assure un taux de remboursement élevé. Donc avec un investissement minimal, les femmes deviennent de bons instruments générateurs et multiplicateurs de liquidités.

    Les femmes cibles du commerce ou actrices du commerce

    A beaucoup d’égard, les femmes deviennent les cibles du commerce, celui-ci utilisant à leur égard des techniques aussi bien traditionnelles que modernes. En Tanzanie, la libéralisation économique a vu un afflux d’objet de luxe, le plus important étant les cosmétiques. Les images de la femme moderne, propagées par les médias, résultent en une véritable inondation du marché par des cosmétiques bon marché comme les crèmes blanchissantes dont l’innocuité reste à démontrer. Les promoteurs et les principaux distributeurs sont des hommes cependant que les femmes sont les consommatrices assaillies ou complaisantes. De même, la maison qui demeure le bastion des femmes reste le point de vente le plus efficace, où il est possible de séduire les femmes en leur faisant miroiter des gadgets les meilleurs marchés et les plus récents.

    Ceci ne signifie pas pour autant que les femmes sont passives et n’ont cure des opportunités économiques offertes par les systèmes traditionnels ou nouveaux. Les femmes ont peut-être été exclues du commerce mais celui-ci ne les a jamais rebutées. En effet, dans nombre de pays africains les femmes sont respectées pour leur expertise commerciale. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, le commerce de l’alimentation et du textile est dominé par les femmes. Il est devenu habituel, même dans des régions conservatives, de voire des femmes qui font du commerce : des femmes qui gère un magasin ou un bar dans des centres urbains et régionaux ; des femmes qui vendent du poissons dans des régions côtières et celles des Grands Lacs ainsi qu’au Zanzibar ; des femmes qui font du commerce de denrées alimentaires et de céréales à Manyara et Mbey ; des femmes qui colportent des biens à Moshi et à Arusha ; des femmes qui font du transport à Tanga et Dar es Salam.

    Il y a aussi une augmentation du nombre des femmes qui participent aux foires nationales ou internationales avec nombre d’entre elles qui financent elles-mêmes leur participation. De plus en plus les femmes se construisent une niche pour elles-mêmes dans un monde jusque-là dominé par les hommes.

    Les femmes représentent un pourcentage important des 85% de Tanzaniens impliqués dans l’agriculture qui est le pilier de l’économie. Elle représente un pourcentage important de la population impliquée dans le secteur informel. L’engagement économique des femmes demeure confiné au secteur de la reproduction- la production et la préparation de la nourriture, l’hospitalité et les soins aux enfants, l’enseignement, la beauté, l’hygiène et l’artisanat- qui sont autant de domaines qui réaffirment leur rôle sexuel et reproductif. Elles restent exclues d’entreprises plus lucratives telles que l’horticulture ou l’agriculture à grande échelle ou encore de l’industrie.

    Même dans un secteur qui en Tanzanie accuse une croissance rapide telle l’exploitation minière, les femmes sont sous représentées. Bien qu’il y ait des associations de femmes mineurs de fond qui défendent les intérêts d’une population non négligeable de femmes mineurs de fond, rares sont celles qui sont mineurs de fond ou marchandes de pierres précieuses. La majeure partie de la population féminine qui travaille dans les mines vend de la nourriture ou du sexe.
    Les femmes dans l’industrie du tourisme ne font pas mieux. Là aussi les hommes occupent les créneaux les plus lucratifs en servant de chauffeur de taxi, de guide de voyage, en étant des propriétaires ou des gestionnaires d’hôtel ou encore sont à la tête d’une agence de voyage. Les femmes assument les fonctions subalternes en étant téléphoniste, serveuse, femme de chambre, nettoyeuse, vendeuse dans une agence de voyage ou hôtesse de l’air. Comme dans le cas des femmes impliquées dans la production de nourriture, les femmes dans l’industrie du tourisme sont contraintes à la prostitution afin de suppléer à leur faible revenu.

    A quel prix le succès économique des femmes ?

    Une insécurité croissante dans leur vie privée rend les femmes réticentes à s’engager dans le commerce. Les histoires de maris qui s’approprient les prêts ou les gains, exacerbant ainsi la pauvreté parmi les femmes, abondent dans les programmes de micro-crédit. Egalement le risque physique encouru par les femmes en raison de leur succès économique est passé sous silence.

    De toute évidence le succès économique ne protège pas les femmes de la violence. Nombre d’entre elles ont été agressées du fait de leur succès dans les affaires. Mama Terry, une marchande de poissons populaire du marché d’Arusha et qui a été volée dans sa maison, est un cas de figure. Un de ses proches, jaloux de son succès dans les affaires, a loué les services d’une bande de voyous pour « lui apprendre ». Fort heureusement elle avait une forte somme d’argent en sa possession le jour de l’attaque. Détournés de leurs objectifs par l’argent, les voyous sont repartis sans lui faire de mal. D’autres femmes ne s’en tirent pas aussi bien étant les victimes d’agressions sexuelles et d’autres actes de violence par des bandes de malfrats.

    Clairement les conditions dans lesquelles les femmes peuvent s’engager dans une activité lucrative doivent être en harmonie avec les normes sociales. A défaut, les familles et la société en général se réserveront le droit d’avoir recours à des sanctions qui neutraliseront la mobilité économique de la femme. Il est courrant que de jeunes commerçants, frustrés par une aliénation économique sévère, attaquent physiquement et verbalement les femmes qu’ils perçoivent comme ayant du succès. Ils estiment que ces femmes minent leurs chances « d’arriver » dans un environnement de commerce compétitif.

    Regrettablement, les modèles de femmes de substance dans le commerce et les affaires sont rares, même parmi celles qui sortent des écoles de commerce. Il est intéressant de noter que les femmes qui ont suivi un enseignement commercial finissent comme enseignantes ou supervisent des femmes moins fortunées dans des programmes de prêts et de micro-crédit. Peu d’entre elles se hasarde dans les affaires. De surcroît, plutôt que de se situer à l’avant- garde d’un programme d’émancipation du commerce et des affaires, les professionnels des affaires n’entreprennent pas grand-chose pour s’émanciper elle-même et d’autres femmes de l’asservissement économique.

    Plutôt, elles servent le courrant dominant, deviennent des intermédiaires pour des intérêts financiers, encourageant les pauvres et les moins scolarisées à solliciter des prêts et à souscrire à des modèles économiques qui contribuent à leur exploitation et les maintiennent dans la dépendance.

    Il y a toutefois quelques femmes qui ont plus de jugeote, qui prennent sur elles de promouvoir une justice économique pour les femmes. Elles surveillent avec vigilance les processus globaux qui dictent les conditions du commerce pour les hommes et pour les femmes du Sud Global. Néanmoins, elles communiquent par le biais d’un langage bien éloigné des réalités des femmes qu’elles représentent. Leur discours est trop technique et s’adresse aux politiciens et aux académiques.

    Ces femmes auraient pu servir de lien entre les professionnels et la créativité dans une entreprise locale ou dans un gouvernement local. Au lieu de quoi, elles alimentent la polémique et contribuent à tenir les femmes éloignées de toute entreprise qu’elles voient comme une aventure trop complexe et mystique.

    Finalement, il manque toujours aux femmes un modèle dans le monde des affaires. Il leur manque d’être formée par d’autres femmes qui ont une compréhension du concept et de la pratique du système. Elles sont confuses et intimidées par le jargon et les procédures qui restreignent leur élan à tenter l’aventure et à prendre le risque. Elles restent ignorantes des conditions et processus dont elles pourraient profiter parce que personne n’est intéressé à les familiariser et à les traduire pour elles.

    Aussi longtemps que l’encouragement au commerce dans la région reste microscopique, minimaliste et micro géré, les femmes resteront en marge des blocs commerciaux, gagnant juste suffisamment pour assurer leur survie et celle de leur famille Comment est-ce qu’une telle formule de développement du commerce peut contribuer de façon réaliste à l’indépendance économique des femmes ?

    Pour en savoir davantage

    - Society for International Development : The state of East Africa, Report 2006. Trends, tensions and contradictions : the leadership challenge

    - Khadija Mohammed Hijja, Women and tourism in Zanzibar 2005 (inédit)

    *Salama Maoulidi est la directrice exécutive de la fondation Sahiba? Sisters, un réseau de développement de femmes en Tanzanie dont le mandat est de construire des capacités d’organisation et de direction des femmes

    * Cet article a d'abord paru dans l'édition anglaise de Pambazuka News n° 268. Voir :

    * Veuillez adresser vos commentaires à [email][email protected] ou commenter en ligne sur : www.pamabazuka.org

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  • Mohau Pheko | Gouvernance

    La rupture des négociations de l’OMC à Doha est bénéfique pour l’Afrique et pour les femmes. Elle représente une opportunité pour se distancer du mythe que les négociations de Doha sont des discussions en faveur du développement. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Dès le début, l’objectif des pays développés était d’obtenir des pays en voie de développement de plus grandes ouvertures de leur marché tout en faisant des concessions minimales. Evoquer le développement était totalement cynique.

    La rupture des négociations est un tournant pour l’Afrique qui peut ainsi contribuer à développer un système de commerce multilatéral centré sur le développement de l’Afrique, les droits de la femme et du développement durable.

    Au cours du mois de juillet, en prévision de la réunion du 27-28 juillet du Conseil général de l’OMC, une opération de sauvetage de grande envergure a été mise sur pied afin d’éviter l’échec des négociations de Doha. L’effort le plus éminent a eu lieu à St Petersbourg où les chefs d’Etat des économies les plus puissantes ont lancé un appel pour l’aboutissement des négociations de Doha, les dépeignant comme « une opportunité historique de générer de la croissance, de créer du potentiel pour le développement et d’augmenter le niveau de vie dans le monde entier ».

    La rupture des négociations de Doha offre à l’Afrique une opportunité unique de revoir et de reconsidérer le système commercial multilatéral dans son entier et d’initier une approche nouvelle du système de commerce global qui doit promouvoir la justice sociale et des genres, la protection de l’environnement et conférer du pouvoir aux femmes. Cette rupture offre aussi à l’Afrique un répit qui lui permet de récupérer son espace politique confisqué au cours du processus de négociation.

    L’Afrique peut dénoncer l’hypocrisie des politiques commerciales bancales dans le domaine agricole. Même si les Etats-Unis avaient accepté les termes du compromis proposé par le directeur général de l’OMC, qui préconisaient une diminution des subside à leur agriculture, il leur aurait toujours été possible d’allouer des subsides pour le montant colossal de 20 milliards de dollars.

    De même, si la Communauté Européenne avait accepté de réduire graduellement les subsides à l’exportation, il lui serait resté la possibilité d’octroyer 55 milliards d’Euro sous une autre forme d’aide à l’exportation. En échange de leurs concessions minimales, les USA et la Communauté Européenne et d’autres pays développés tel le Japon, exigeaient des droits de douanes drastiquement réduits pour leurs produits agricoles d’exportations vers l’Afrique et d’autres marchés de pays en développement.

    Si ces discussions avaient abouti, ces conditions bancales auraient contraint les pays africains à couper les subsides à l’agriculture les empêchant du même coup de maintenir la sécurité alimentaire. Ceci est la recette pour une famine massive et la menace d’une paupérisation accrue pour des millions d’Africains

    L’impasse actuelle est le fait des pays développés, principalement les USA, qui ont refusé ou n’ont pas pu réduire substantiellement les subsides à l’agriculture. La rupture des négociations de Doha génère une dynamique qui permet à l’Afrique de revoir les négociations passées et d’analyser les défaillances du système de l’OMC dans son entier. L’approche des systèmes commerciaux multilatéraux du courant néo-libéral actuel subordonne les besoins des hommes et des femmes africains aux intérêts des grandes compagnies.

    Le biais des négociations de Doaha sert les intérêts particuliers des plus grandes compagnies au détriment de la majorité des Africains. Des études récentes de la Banque Mondiale et d’autres institutions comme la Carnegie Endowment Centre, mettent en évidence que le programme actuel de libéralisation du commerce ne sert pas la majorité des hommes et des femmes qui vivent dans des pays africains pauvres et que particulièrement les femmes tendent à être le plus vulnérables à ses effets pervers.

    Le commerce peut être un moyen de développement,mais la libéralisation du commerce n’est pas la panacée pour le développement, l’éradication de la pauvreté et l’égalité des genres. L’heure est venue pour l’Afrique de prendre l’initiative et d’entreprendre une approche nouvelle des systèmes commerciaux multilatéraux afin qu’ils assurent la promotion de sociétés équitables et viables, l’égalité des sexes et qu’ils bénéficient à tous les hommes et à toutes les femmes.

    A cette fin, les politiques commerciales internationales doivent être contenues et les traités internationaux qui promeuvent les Droits de l’Homme, la protection de l’environnement et la dignité humaine doivent être respectés. Elles doivent viser l’élimination de la pauvreté et promouvoir le bien-être.

    Les politiques commerciales ne peuvent être dictées plus longtemps par les intérêts des grandes multinationales. Les négociations futures dans le cadre de l’OMC ne doivent pas éroder les engagements des gouvernements en faveur du droit national et des conventions des Nations Unies.

    Notes :

    1) Une série de rapports dévastateurs sur les issues potentielles des négociations de Doha ont été publiés par la Banque Mondiale, les Nations Unies et différents centre d’études et de recherche, dont le document de Kym Anderson et Will Martin et al « Agricultural trade reform and the Doha development agenda » (Rapport de la Banque mondiale Nov.1 2005)
    2) « Winners and losers : impact of the Doha round on developping countires » Sandra Polaski (Carnegie Endowment for International Peace, Washington DC, 2006)
    3) « Global overview trade sustainability assessment of the Doha development agenda » in the EU final draft report

    * Mohau Pheko est co-ordinatrice du Gender and Trade Network. Pour d’avantage d’informations veuillez écrire à : [email][email protected]

    * Cet article a d'abord paru dans l'édition anglaise de Pambazuka News n° 268. Voir :
    www.pamabazuka.org

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  • Contributor | Gouvernance

    Point d’information sur la campagne pour la ratification, la transposition en droit national et la popularisation du Protocole relatif aux droits de la femme en Afrique

    Par Egalité Maintenant, avril à juin 2006

    Introduction

    Ci-après figurent les dernières mises à jour trimestrielles (d’avril à juin 2006) adressées à Egalité Maintenant par les membres du Mouvement de solidarité pour les droits des femmes africaines (Solidarity for African Women’s Rights, SOAWR) qui travaillent sur la campagne pour la ratification, la transposition en droit national et la popularisation du Protocole relatif aux droits de la femme en Afrique. On trouvera également dans le présent document des informations sur l'état des ratifications, les réunions auxquelles des membres de SOAWR ont participées, et les événements à venir susceptibles d’intéresser les membres de SOAWR.

    Au cours de ce trimestre, le comité directeur a accepté une nouvelle demande d’adhésion d’une organisation ougandaise, le Centre for Justice Studies and Innovations (CJSI), ce qui porte à 22 le nombre de membres de SOAWR. Deux autres demandes émanant du Libéria et de la Somalie sont en cours d’examen.

    Campagnes nationales

    Burkina Faso

    Voix de Femmes a signalé que le chef de l’Etat burkinabé avait signé le 31 mars 2006 le décret promulguant la loi qui autorise la ratification du Protocole relatif aux droits de la femme en Afrique. La dernière étape reste le dépôt de l’instrument de ratification auprès de l’Union africaine. Ce document a été préparé et envoyé au Secrétariat du gouvernement, et il a été signé par le chef de l’Etat le 16 juin 2006. Actuellement, le document se trouve au ministère des Affaires étrangères qui est chargé de l’envoyer à la Commission de l’Union africaine par l’intermédiaire de l’ambassade du Burkina Faso à Addis-Abeba.

    Par ailleurs, Voix de Femmes poursuit ses activités d’information sur le Protocole, qui sont maintenant intégrées à son programme sur les droits des femmes et les violences faites aux femmes. L’association organise trois fois par mois, les jeudis après-midi, des séances d’information de 2 heures pour les femmes qui souffrent de problèmes domestiques, de mariage, divorce et héritage. Les jeunes et les étudiants profitent aussi de ces séances.

    Ethiopie

    Le Comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants (IAC) prévoit d’organiser deux ateliers. Le premier, qui se tiendra en septembre 2006, sera ciblé sur les législateurs et les parlementaires et portera sur la transposition en droit national du Protocole et d’autres instruments juridiques. L’IAC attend 56 participants de 28 pays membres de l’IAC. L’objectif est de former les participants au travail de promotion de la ratification et de l’application, dans leurs pays respectifs, du Protocole et d’autres instruments juridiques protégeant les femmes et les enfants. Le second atelier sera un forum régional de la jeunesse qui aura lieu du 21 au 25 novembre 2006 et accueillera 56 jeunes de 28 pays de l’IAC. Le but est de renforcer les réseaux de jeunes créés en 2000 pour combattre les mutilations génitales féminines, en leur fournissant une formation en communication et en validant un manuel de formation des jeunes élaboré par l’IAC. Une séance spécifiquement a propos du Protocole et son application est aussi prévue.

    Gambie

    En avril, l’ACDHRS (African Center for Democracy and Human Rights Studies) a signalé que la Gambie avait levé les réserves qu’elle avait précédemment émises sur quatre articles du Protocole. La Commission de l’Union africaine n’a toutefois pas officiellement reçu du gouvernement gambien cette version révisée. L’ACDHRS continue de suivre l’affaire.

    L’ACDHRS a organisé et accueilli le forum des ONG lors de la 39e session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP). Ce forum, qui a réuni près de 135 participants et animateurs au total, a relevé que cette année était le 25e anniversaire de la CADHP. Les discussions du forum ont tourné autour de différents thèmes, notamment sur l’évolution de la situation des droits humains et de la démocratie en Afrique. Bien que l’Afrique ait enregistré des progrès importants dans ces deux domaines, des améliorations restent attendues dans le champ des droits fondamentaux de l’individu, de la bonne gouvernance et de l’Etat de droit.

    Les participants au forum ont loué les organisations de la société civile de toute l’Afrique à encourager l’Union africaine à agir pour améliorer et promouvoir les droits humains. Ils ont pris acte de l’entrée en vigueur du Protocole relatif aux droits de la femme en Afrique et de l’importance de cet événement, félicité les pays l’ayant ratifié, et exhorté les autres à le faire sans délai. Dans la perspective de travailler ensemble, les participants ont exposé leurs stratégies pour favoriser la ratification et l’application du Protocole à la Charte africaine relatif aux droits de la femme en Afrique.

    Les ONG présentes au forum ont souligné la nécessité de collaborer pour promouvoir la ratification, la transposition en droit national et l’application du Protocole. Dans une allocution prononcée par Madame Hannah Forster au nom des ONG participant au forum, lors de l’ouverture de la 39e session de la CADHP, les ONG ont félicité la Gambie d’avoir levé ses réserves sur le Protocole, et invité instamment les pays membres à mettre en œuvre à l’échelon national la Déclaration solennelle de l’Union africaine sur l’égalité entre les hommes et les femmes en Afrique.

    Première réunion de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples
    Les services juridiques de la Commission de l’UA ont organisé une réunion lors du sommet de l’UA avec l’objectif d’assermenter les juges qui viennent d’être élu, et de leur mettre au courant du travaille de la Commission de l’UA, en particulier ses relations avec la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. La cour n’a pas encore élu un président, ce procès a été remis à septembre 2006 à Addis-Abeba.

    Guinée Conakry

    Bien que la Guinée ait été parmi les premiers pays dont le parlement a voté la ratification du Protocole — grâce à l’important travail de mobilisation de la CPTAFE et de ses partenaires sur le terrain — elle n’a pas encore à ce jour déposé officiellement son instrument de ratification auprès de la Commission de l’Union africaine. Ce retard est attribué à la crise politique actuelle et à la mauvaise santé du président depuis plusieurs mois.

    Convaincue que le Protocole doit d’abord être pleinement accepté par la collectivité dans son ensemble et par les femmes en particulier, la CPTAFE a lancé une immense campagne de sensibilisation. Elle a sélectionné dans tout le pays 60 femmes et 60 hommes, dont la moitié de la jeune génération, qui ont suivi une journée entière de formation sur le Protocole. De retour dans leurs communautés, ces 120 personnes ont entrepris une vaste campagne d’information sur le Protocole axée sur les aspects suivants : son origine et sa genèse, son contenu, son importance pour les droits fondamentaux de la femme, son caractère régional, et la nécessité pour les femmes de s’engager personnellement dans le combat pour faire valoir leurs droits. Des émissions de radio interactives ont été organisées sur des stations locales dans quatre régions du pays.

    La CPTAFE a intégré l’information du public sur le Protocole dans tous ses projets sociaux en Guinée. Parallèlement à ce travail sur le terrain, les équipes de la CPTAFE et des bénévoles ont fait campagne auprès des décideurs pour obtenir le dépôt de l’instrument de ratification. L’année dernière, la Guinée a changé trois fois de gouvernement, et le ministre des Affaires étrangères, qui est spécifiquement responsable du Protocole, a changé quatre fois. La CPTAFE a rencontré les ministres des Affaires étrangères et de la Coopération, de la Santé, de l’Intérieur et des Affaires sociales, afin de les sensibiliser à la nécessité d’appuyer la transposition du Protocole en droit national.

    Le 12 mai 2006, la radiotélévision guinéenne a organisé un grand débat sur le thème de la ratification et de l’application du Protocole en Guinée et en Afrique. Cette émission, qui a réuni des spécialistes guinéens du gouvernement et de la société civile, a permis d’informer largement le public sur les progrès réalisés dans le domaine des droits de l’homme en général, et des droits de la femme en particulier.

    Suite à la dernière réunion du Conseil de la CPTAFE et de ses partenaires, qui s’est tenue le 29 juin 2006, il a été proposé que la CPTAFE utilise le théâtre pour faire connaître le Protocole au public. Cette méthode de popularisation a donné en effet de très bons résultats dans la lutte contre les MGF.

    * Cliquer sur pour lire l'article dans son intégralité.

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  • On se rapproche vite du jour où l’eau, les soins de santé et tout autre service essentiel deviendront commercialisables – avec d’énormes implications sur les vies des pauvres et des personnes vulnérables. Oduor Ongwen, directeur national de SEATINI Kenya, fait une description de l’accord international qui va réglementer le commerce des services (AGCS), tout en notant que c’est un instrument dangereux pour l’extériorisation des ressources des pays sous-développés tels que ceux se trouvant en Afrique».

    L’Industrie des services est en train de remplacer rapidement le commerce des biens en tant que moteur de l’activité économique mondiale. Du tourisme aux services d’audit et du transport à l’assurance, les frontières de la domination économique sont progressivement en train de se déplacer de l’industrie – produits fabriqués et produits de base – au commerce de services.

    Les services sont actuellement la composante avec la croissance la plus rapide du commerce et de l’investissement direct étranger (IDE) qui compte pour à peu près 25% du commerce mondial et plus de 76% des cours d’IDE). C’est pour cette raison qu’on s’est mis d’accord, lors du lancement du Round de l’Uruguay des négociations commerciales en 1986,d’inclure le commerce des services dans les négociations, dans l’espoir que ceci allait améliorer le système commercial mondial.

    Mais la libéralisation du commerce des services pourrait être un domaine incontrôlé pour la déréglementation aveugle des investissements, la privatisation des services publics vitaux ainsi que l’enracinement des intérêts étrangers au niveau de la Procure des gouvernements, et ainsi un instrument dangereux pour l’extériorisation des ressources des pays sous-développés tels que ceux se trouvant en Afrique.

    Extériorisation des Ressources de l’Afrique

    Alors que ceux qui ont le contrôle de la haute direction de l’économie mondiale voudraient nous convaincre que la mondialisation est un nouveau phénomène rendu inévitable par le développement qualitatif des forces productives, nous en savons mieux. L’Afrique et le reste du tiers-monde ont été intégrés dans le système économique mondial depuis le milieu du 15ème siècle. Sans le vouloir, l’Afrique faisait partie du système commercial international dominant à l’époque où son rôle dans la division internationale du travail était de fournir au monde « développé » des ressources naturelles sous forme d’or, d’ivoire, de clous de girofle et des ressources humaines sous forme d’esclaves.

    La deuxième vague de la mondialisation fut la Conférence de Berlin en 1884 où la « bousculade pour avoir un morceau de l’Afrique » fut conclue avec le continent divisé parmi les puissances coloniales dirigeantes. La division du travail assigna alors à l’Afrique le rôle de fournir les principaux produits de base - des produits des agricoles, des minéraux, des ressources naturelles – pour des intérêts de traitement et de fabrication dans les soi-disant « pays - mères. »Presque un demi – siècle après la défaite formelle du colonialisme, la division du travail non seulement persiste, mais elle a été révisée et renforcée à travers une mondialisation dirigée par les entreprises.

    Nous pouvons identifier treize cadres d’extériorisation des ressources de l’Afrique, et ces derniers incluent les cadres suivants mais ne s’y limitent pas : Paiement de la dette ; différence du niveau des taux d’intérêts entre le Nord et le Sud ; des termes commerciaux injustes ; privatisation des entreprises que l’Etat possédait ; droits relatifs à la propriété intellectuelle ; dette écologique ; transfert de capitaux ;fuite des cerveaux ; les lois sur l’immigration ; et la fixation des prix de transfert. La libéralisation du commerce des services facilite tous ces treize cadres où l’hémorragie des ressources de l’Afrique se produit.

    Commerce des services

    Défini en termes généraux, un service est un produit de l’effort humain visant à satisfaire un besoin humain, mais qui ne peut être catégorisé en tant que bien. Ailleurs on définit un service comme « un produit qui ne peut pas heurter votre pied ». Cependant, l’Accord Général sur le Commerce des Services ( AGCS) ne définit pas ce qui constitue un « service » ; au lieu de cela, un guide relatif à l’AGCS dresse la liste de 12 catégories majeures couvrant plus de 160 services distincts. Ces services couvrent la gamme de la naissance à la mort. La compréhension du terme « Services » évoquée ci-dessus peut prêter à confusion puisqu’en réalité les services peuvent être incorporés dans des produits tangibles. Par exemple, un magazine est un produit tandis qu’un message publicitaire apparaissant dans le magazine est un service. La publication d’un magazine est aussi un service.

    L’AGCS est le premier et le seul ensemble de règles internationales à ouvrir le commerce des services à la compétition de la part des firmes étrangères. Signée en 1994, il n’a rien à faire avec l’aspect de savoir si le service est efficacement délivré ou pas. C’est une vente collective de services essentiels qui vont de l’eau à l’électricité et aux médias.

    L’Accord, comme relevé plus haut, couvre douze grandes catégories : les communications ; la construction et l’ingénierie ; la distribution, la vente en gros et le commerce de détail ; l’éducation ; l’énergie ; l’environnement ; les services financiers ( compris les banques et les sociétés d’assurance) ; la santé et les services sociaux ; le tourisme et les voyages ; le sport, la culture et les loisirs ; le transport ; et au cas où la chose n’est pas couverte par les catégories qui viennent d’être évoquées, elle rentre dans la catégorie « autres ».

    Mais les critiques préviennent que les dimensions de l’AGCS pourraient même s’étendre aux services essentiels telles que l’éducation et la Santé, ce qui résulte en leur commercialisation par les entreprises transnationales (ETN). La vérité nue est que dans le lexique de l’AGCS, « service public » est une aberration. L’article I de l’AGCS commence avec une proclamation selon laquelle l’Accord ne s’applique pas aux « services fournis dans l’exercice de l’autorité gouvernementale. » Ceci serait formidable si ce n’était pas neutralisé par la disposition selon laquelle de tels services gouvernementaux ne doivent être fournis « ni sur une base commerciale ni en compétition avec un ou plusieurs fournisseurs de services. »

    Dans le monde réel, c’est peut-être seulement au Cuba ou en République Démocratique de Corée qu’il y aurait certains services publics qui ne se délivrent pas sur une base commerciale ou en compétition avec d’autres fournisseurs. La logique et la signification de l’AGCS sont faciles à appréhender. Toutes les activités humaines vont devenir, en fin de compte, des produits de base orientés vers l’intérêt et dans lesquels on peut investir, qui peuvent s’acheter et se vendre. Et l’[accord rend ceci irréversible puisqu’il ne s’agit pas d’un traité fini mais un accord à cadre ouvert qui donne le mandat aux « rounds successifs des négociations » le but d’atteindre des niveaux de libéralisation « progressivement plus élevés ».

    Ceci signifie que ce qui n’est pas ouvert maintenant sera traité demain jusqu’à ce que, assume-t-on, tous les services soient ouverts à tous les consommateurs par tous les pays dans tous les « modes » de livraison. L’Article IV est même plus alarmant. Il donne à l’AGCS les pouvoirs de s’ingérer, via le Dispute Settlement Body ( DSB) de l’OMC, dans les efforts des gouvernements d’adopter des « mesures –lois, règles, réglementation, procédures, actions administratives ou toutes autres formes – qui sont jugées comme étant « des barrières non nécessaires au commerce des services. » En d’autres termes, ne laissez pas vos sales normes nationales barrer le passage aux intérêts des entreprises étrangères.

    En guise d’exemple, l’un des secteurs qui ont été présentés comme étant d’un grand intérêt pour les pays africains est le tourisme. Il a été assumé qu’avec une libéralisation totale ou substantielle du tourisme, les plages africaines, les parcs naturels et les attractions culturelles regorgeraient de vagues de visiteurs d’outre-mer qui amèneraient une abondance des devises étrangères « rares mais pourtant si nécessaires. Ces bénéfices sont tout au mieux exagérés et au pire non-existants.

    On encourage les situations de faire eau grâce à la dominance de la propriété étrangère dans l’industrie du tourisme. « Faire eau » est décrit comme un processus à travers lequel une partie des gains des devises étrangères générés par le tourisme, plutôt que d’être retenue par les pays recevant les touristes, est soit retenu par les pays générateurs de touristes ou remise à ces mêmes pays. Cette domination étrangère du secteur du tourisme en Afrique s’est intensifiée sous le cadre de l’AGCS.

    La libéralisation des Services Financiers : Economie des casinos

    Une leçon typique du Tiers-Monde en libéralisation financière pourrait être distillée à partir du cas de Uganda Commercial Bank (UCB). Après avoir succombé à la pression de la part des Institutions Financières Internationales
    (IFI), le Gouvernement de l’Ouganda a vendu ce bien national à Stanbic Bank. L’UCB avait un grand réseau partout dans le pays, servant les fermiers ruraux, les enseignants et les agents de l’Etat. La plupart des branches menaient leurs activités dans des locaux-même de l’UCB.

    Aussitôt que l’accord de vente fut conclu, Stanbic ferma toutes ses branches rurales, vendit les bâtiments (réalisant dans ce processus plus de quatre fois ce qu’il avait payé comme prix d’achat) et rapatria l’argent. Personne ne se souciait de ce que les enseignants, qui d’habitude gagnaient leurs salaires à travers la banque, devaient maintenant passer deux jours chaque mois et plus d’argent pour atteindre la banque la plus proche. Ceci est fait aux dépens de leurs élèves.

    Un bon nombre de Membres de l’OMC ont fait des engagements en services financiers. Ces derniers couvrent les opérations bancaires, l’assurance, les valeurs et les comptes capitaux. Un nombre plus petit de gens ont fait des engagements en ce qui concerne la sous-traitance en assurance et le transfert de l’information financière. Moins de gens ont fait des engagements dans le cadre du commerce des dérivés. Les pays africains et la Chine ont été prudents. L’explication de cela pourrait se trouver dans ce qui suit.

    En date du 2 juillet 1997, on a dû laisser flotter la monnaie thaïlandaise, le baht. Loin d’être une question isolée d’un seul pays, cette mesure a fait éclater une crise financière et de monnaie qui devait atteindre la sous-région de l’Asie Orientale. Cette crise a projeté des millions de travailleurs, de petites entreprises d’affaires, des enfants et d’autres catégories vulnérables de la race humaine dans l’extrême pauvreté et le désespoir. La crise se répandit rapidement au-delà de la sous-région.

    La Russie a virtuellement succombé à la chute financière ; la République d’Afrique du Sud a dû intervenir avec un rehaussement de taux d’intérêt en vue de défendre sa monnaie. En succession rapide, le Brésil a rejoint les rangs des pays frappés par la crise. La crise et sa propagation semblable à celle du feu d’incendie ont forcé certaines questions à tomber dans le domaine du langage international. La question se pose de savoir dans quelles mesures les cours inhérents dans l’ordre économique actuel dominant sont responsables de la tendance de ralentir le développement économique et d’empirer la distribution du revenu mondial. Cette question alimente le présent débat sur l’architecture financière mondiale.

    Le débat se mène à partir de deux pôles. D’un côté, il y a le pôle du consensus de Washington ou Wall Street qui maintient que la crise – et en fait la croissance économique mondiale en général – est mieux traitée par un commerce plus ouvert, orienté vers les exportations, une plus grande déréglementation, et des marchés financiers plus libéralisés. Selon cette école de pensée, tout ce qu’il faut c’est un petit rajustement du système financier international. De l’autre côté, il y a l’ « alternative de la grande rue » qui pense que le modèle du Consensus de Washington est irréparablement défectueux et en faillite. Ce point de vue défend la position selon laquelle la question n’est pas celle de rajuster le modèle, mais plutôt de concevoir un nouveau modèle qui soit stable, équitable et pro-pauvre.

    Lorsqu’il s’agit de l’architecture financière, les différences fondamentales entre l’alternative de la grande rue et le Consensus de Washington deviennent claires. Ce dernier promeut et utilise les institutions qu’il contrôle pour imposer l’ouverture des marchés financiers locaux, de meilleures normes comptables, plus de transparence et de révélation financières et une surveillance plus grande du Fonds Monétaire International (FMI).

    Pour sa part, l’alternative de la grande rue soutient qu’au moment où des normes comptables, une transparence et des révélations financières sont nécessaires, il y a une nécessité aiguë de réduire la spéculation et de faire un investissement à long terme, donnant au risque l’attention qu’il faut. Ceci exige des taxes sur l’achat et la vente des monnaies pour réduire le commerce spéculatif, de même que l’exigence aux investisseurs d’engager leur investissement à une période minimale de temps.

    Pour l’Eau ou le Profit ?

    L’une des préoccupations clés est qu’à travers les programmes de libéralisation l’eau est traitée comme toute autre commodité qui doit se vendre à profit. Pourtant nous savons que l’eau est essentielle pour la vie et pour la nature. En effet, l’eau est notre héritage commun et elle est placée sous la responsabilité publique. Selon un rapport se trouvant dans un journal de l’Afrique de l’Est, la fourniture d’eau dans la ville portuaire de Dar-es-Salaam ne s’est pas améliorée depuis qu’elle fut privatisée, pourtant la firme britannique Biwater financée par la Banque Mondiale a augmenté les prix plusieurs fois.

    Aujourd’hui, l’industrie mondiale de l’eau est dominée par moins de 10 compagnies – les deux menant le jeu étant des firmes françaises, Vivendi et Suez (avec le revenu provenant de l’eau de 11,9 et 8,84 milliards de dollars américains respectivement en 2001). En 2001, Vivendi et Suez étaient classées aux 51ème et 99ème places respectivement chez Global Fortunes 500. Les deux compagnies françaises font face à un défi épineux de la part d’une compagnie allemande, RWE, qui a récemment acheté Thames Water du Royaume-Uni et American Water Works des USA.

    RWE se classe 53ème chez Global Fortunes 500 avec 2,8 milliards de dollars américains de revenu provenant de l’eau en 2001. Les autres acteurs clés dans la privatisation des services d’eau incluent Bouygues (France), Bechtel (USA), Severn Trent, Anglican Water et Kelda (toutes du Royaume-Uni). La hausse des prix de l’eau n’est pas la seule préoccupation. La plupart des compagnies enracinées dans le secteur de l’eau ont de mauvais antécédents.

    En 1999, le service britannique Drinking Water Inspectorate a déclaré la filiale de Suez, Northumbrian Water, l’avant-dernière parmi les compagnies en termes de performance opérationnelle en Angleterre et en pays de Galles. La raison principale était le mauvais état de la qualité – des niveaux élevés fer et de manganèse ont été trouvés dans l’eau que Northumbrian délivrait. Au Royaume-Uni, on a réussi à porter des plaintes 128 fois, entre 1989 et 1997, contre cinq compagnies d’eau – Anglian, Severn Trent, Northumbrian, Wessex, et Kelda Group. Face à un chef d’accusation en août 2001, Thames Water a plaidé coupable et elle fut condamnée à payer une amende de 26.000 Livres Sterling pour avoir permis des eaux usées de polluer un cours d’eau se trouvant à quelques mètres d’une propriété résidentielle.

    Libéralisation et Soins de Santé.

    Progressivement mais de façon stable, il y a eu un changement majeur dans la stratégie mondiale en matière de santé au cours de ces dernières années. Grâce au consensus de Washington, la responsabilité de la fourniture des soins de santé a passé de l’Etat aux « forces du marché ». Le trait définissant ce passage est le grand nombre de décès occasionnés par des maladies qu’on peut autrement prévenir et traiter ; la recrudescence des maladies dont l’humanité pensait qu’elles ont été conquises comme la tuberculose et la détention des corps en décomposition dans les ghettos baptisés « cliniques privées » pour manque de paiements.

    David Werner, l’auteur du livre célèbre et best-seller intitulé « Where There is No Doctor » (Là où Il n’y a pas de Docteur), est très clair sur les raisons pour lesquelles le public devrait s’inquiéter à propos du renversement des stratégies sanitaires aux niveaux mondial et national. Il rappelle comment le concept célébré des soins de santé primaires universels avait été adopté virtuellement par tous les gouvernements représentés à l’historique conférence mondiale sur la santé qui a endossé la déclaration d’Alma Alta.

    Pour avancer vers « la Santé Pour Tous en l’An 2000, « la Déclaration promouvait les principes selon lesquels toutes les personnes sont attitrées à jouir des droits de santé de base et selon lesquels la société (et donc le gouvernement) a la responsabilité de s’assurer que les besoins des gens en matière de santé sont satisfaits, et ce sans considération du genre, de la race, de la classe, de la relative aptitude ou inaptitude. La pierre angulaire de la Déclaration était les soins de santé primaires, une stratégie générale qui incluait une approche équitable, centrée sur le consommateur dans le domaine des services sanitaires et aussi traitait les facteurs sociaux y afférant qui influencent la santé.

    Hong Kong : Le Dernier clou

    A la réunion de l’OMC conclue récemment en Hong Kong, les pays développés ont bulldozé un cadre pour les négociations de l’AGCS qui forcent les pays à négocier un nombre minimal de secteurs avec des cibles et des indicateurs. Ces propositions vont sérieusement éroder les flexibilités incorporées dans l’AGCS. Ces flexibilités étaient la raison même pour l’acceptation de l’GCS par les pays africains au cours du Round de l’Uruguay. En plus, ces propositions changeraient complètement l’architecture même de l’GCS et l’approche aux négociations comme convenu dans les Ligues Principales des Négociations.

    L’Annexe c introduit aux négociations des approches plurilatérales et sectorielles, ce qui forcerait les pays africains et d’autres pays en développement à entrer dans les négociations dans certains secteurs, même s’ils ne sont pas encore prêts à faire cela. Les secteurs qui ont été mentionnés pour des négociations sectorielles incluent l’énergie, l’eau (à travers les services environnementaux) et la santé (à travers les services financiers) – tous sont cruciaux et sensibles dans les pays africains. Etant donné le niveau de développement de l’Afrique, la vente de ces secteurs aux forces du marché poserait de sérieuses menaces à la capacité de payer et d’accéder à ces services chez les pauvres et les personnes vulnérables.

    * Oduor Ongwen est directeur national pour Southern and Eastern Africa Trade Information and Negociations Institute ( Seatini) au Kenya. Avant d’occuper ce poste, il était Directeur Exécutif de EcoNews Africa et présidait le Conseil National des ONG au Kenya. Il est détenteur d’une maîtrise en Politique économique pour les Pays en Développement.

    * Veuillez faire parvenir vos commentaires à l’adresse électronique suivante :
    ou commentez en ligne au http://www.pambazuka.org/

    L’article a d’abord paru dans l’édition anglaise de Pambazuka News numéro 240.
    Voir :

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  • Contributor | Gouvernance

    Cette semaine on annonce que les premières élections en RDC depuis 40 ans sont maintenant prévues pour le 30 juillet. Joseph Kabila, précédemment chauffeur de taxi et président du pays depuis l'assassinat en 2001 de son père Laurent Kabila, sera parmi les 33 candidats à se présenter pour la présidence alors que 9,587 candidats se présenteront pour les 500 sièges à pourvoir au sénat et à l'Assemblée nationale. On espère que ces élections mettront un terme aux années de guerre qui, selon les statistiques, auraient coûté la vie à 3,9 millions de personnes. Pambazuka News a interrogé Ernest Wamba dia Wamba sur l'enjeu de ces élections.

    Pambazuka News : La date du 18 juin prévue pour les élections a été repoussée à la fin de juillet prochain. Compte tenu des circonstances que connaît la RDC, ces élections auront-elles enfin lieu?

    Ernest Wamba dia Wamba : La dernière date fixée pour ces élections est le 30 juillet mais elle sera très probablement modifiée. La plupart des acteurs politiques sont insatisfaits de la manière dont le calendrier électoral a été établi car tous ceux qui sont concernés ne sont pas encore d’accord. Certains disent que ces élections n'auront pas lieu comme prévu.

    D'autres pensent que des problèmes vont surgir le 30 juin – date de la fin de la Transition. L’UPDS de Tshisekedi (ndlr : Tshisekedi - ancien premier ministre ; UPDS - l'Union pour la Démocratie et le Progrès Social) et d'autres encore sont maintenant d'avis que seulement un mini dialogue entre les Congolais pourra sauver la situation. Ce dialogue serait censé mener à un consensus sur la manière dont les élections seront organisées après le 30 juin.

    Pambazuka News : On souhaite que la réalisation de ces élections apporte un souffle nouveau à la République Démocratique du Congo. Le fait que 33 candidats se présentent à la présidence et presque 10,000 pour les sièges à l'Assemblée nationale, reflète, à première vue, un pas positif vers la démocratie. Mais dans quelle mesure ce scrutin sera-t-il démocratique ? Combien de risques ces élections comportent-elles pour des perturbations futures liées aux résultats du scrutin ?

    Ernest Wamba dia Wamba : À aucun moment depuis l'indépendance les Congolais ne se sont mis d'accord sur les idéaux ou intérêts nationaux fondamentaux (ni comment articuler ceux-ci ou les intérêts des pays voisins devant les pouvoirs mondiaux) sans arbitrage extérieur.

    Bien qu'une vraie mise au point de la mission congolaise de l'Organisation des Nations Unies (ONU) des années 60 ne se soit pas produite, le pays se trouve de nouveau soumis à une mission de la part de l’ONU.Le Traité ICD (ndlr : Dialogue Inter Congolais suite au Traité de Lusaka en 1999, qui a officiellement mis fin au conflit armé) a nommé comme dernier recours le CIAT (ndlr : Le Comité International d'Accompagnement de la Transition).

    En fait, le processus électoral lui-même n’ « appartient » vraiment pas aux Congolais, non seulement parce qu’il est pour la plupart financé par la communauté internationale mais aussi parce que le concept du genre de démocratie dont nous avons besoin, semble être influencé par l'extérieur – d'où la tendance à promulguer des lois en ayant certaines personnes en tête.

    Au fait, lors du référendum les gens ont voté pour une Constitution qu'ils n'avaient pas vue. Et puisque, la veille du référendum, il y avait quatre textes constitutionnels différents, ceux qui en avaient vu un, ne savaient pas lequel ils approuvaient.

    Il y a chez le peuple la volonté et l’enthousiasme d’aller aux urnes dans le but de régler la crise de la légitimité. Pourtant, il devient de plus en plus évident que l'état actuel des choses rendra hors de question des élections libres et justes. Ceux qui se voient gagnants sont d'avis que la qualité des élections n'a aucune importance – à l'avenir, les choses iront mieux.

    À l'heure actuelle, ce qui importe est de démarrer. En raison de la nature manipulatrice de la Politique congolaise, qui est basée sur le concept de gagner « sur » plutôt que « avec », il est difficile de parvenir à un accord sur le besoin d'établir une atmosphère politique positive, qui serait acceptable à tous et qui favoriserait un processus électoral acceptable et donc crédible.

    Les résultats seront certainement contestés. L'institution pour aplanir les conflits, la Cour Suprême de Justice, a déjà été discréditée aux yeux de plusieurs acteurs. Le nombre élevé de candidats est, en grande partie, dû à la conception – et au fonctionnement – de la politique comme seul moyen d’avoir accès à des revenus.

    Pambazuka News : On sait pertinemment que la participation de puissances étrangères – régionales et internationales, alimente la crise en RDC ; dans quelle mesure les intérêts de ces dernières vont-ils influer sur ce scrutin ?

    Ernest Wamba dia Wamba : Le point le plus important est que, pour la première fois, il paraît exister un consensus international sur l’importance de tenir des élections, même si cela ne sera qu’un geste symbolique. Les peuples respectifs des pays qui financeront les élections, pourraient exiger des éclaircissements si les élections n’aboutissent pas.

    Il semble donc, de par le caractère précipité des procédures électorales, que certaines puissances souhaitent que certaines personnes bien précises soient élues, des personnes qui puissent garantir leurs intérêts qui seraient donc sauvegardés même en cas d'instabilité. On souhaite que ces puissances aient la volonté de discipliner les pays alliés voisins du Congo.

    Pambazuka News : Le potentiel énorme de la RDC est souvent évoqué. Pourtant, le pays fait face à de très grandes difficultés : ses infrastructures sont détruites ; il y a encore des combats généralisés, et j’en passe. Y a-t-il quelqu'un qui puisse pourvoir un projet viable de redressement, ou bien après les élections les affaires seront-elles conduites comme à l'accoutumée?

    Ernest Wamba dia Wamba : Nous sommes plusieurs à nous poser la même question. Le gouvernement transitoire ne s'est même pas rendu compte de la situation catastrophique dans laquelle se trouve le pays ; ainsi il n'en a pas fait part au monde extérieur.

    Le pays a donc été privé d'une solidarité générale qui aurait mis l’accent sur la manière de sortir le pays de cette situation de crise et qui aurait élaboré un projet dans ce sens. Non seulement les candidats qui semblent être conscients de cet impératif sont-ils peu nombreux mais ils sont aussi loin de savoir quels efforts promouvoir après les élections.

    Je voulais me porter candidat aux élections présidentielles pour m'assurer que cet aspect-là soit inclus dans les débats sur la campagne électorale. Ma candidature figure parmi les 40 à être rejetées pour refus de payer la caution de 50,000 dollars, (taxe ou tarif trop élevé pour exercer son droit d'être candidat : cela encourage évidemment les pillards - présents et passés – ainsi que les fantoches). Nous militons toujours ensemble dans ce sens et ferons bientôt une déclaration publique à ce sujet.

    Pambazuka News : Quelles devraient être les cinq premières priorités de tout gouvernement nouvellement élu ?

    Ernest Wamba dia Wamba : Je crois que le cadre général devrait inclure deux tâches globales essentielles : d’abord déclarer que le pays se trouve dans une situation de crise, et formuler un projet pour s'en sortir, projet qui serait fondé sur la participation collective ; et puis commencer dès le niveau de base la construction de l’État qui serait différent de celui – maintenant décomposé – qui avait été bâti selon le modèle colonial.

    Les priorités devraient inclure : l'amélioration dramatique des structures fiscales (il est facile de dépenser de l'argent, mais difficile de le trouver, surtout quand le pays se trouve dans les conditions actuelles) ; aborder avec urgence la réhabilitation des infrastructures liées à l'économie, avec pour but d'intégrer les divers secteurs du pays ; stopper toutes les fuites, surtout les structures de pillage (mines, pétrole, bois et ainsi de suite) ; reconstruire des appareils étatiques, en faisant participer les gens (réduire les effectifs en matière de gouvernement et d’administration) ; faire des efforts considérables liés à la création d'emplois pour mobiliser les gens.

    De plus – là où il s’avère être possible – les gens doivent être déplacés depuis les villes surpeuplées vers la campagne, où ils pourront mettre à l'épreuve la politique agricole et les structures étatiques locales qui sont actuellement en phase de construction. On espère que l'appel à la solidarité pourrait mener à un arrêt temporaire du remboursement de dettes.

    Pambazuka News : En informant la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU en mars 2006, Marie-Madeleine Kalala, Ministre des Droits de l'Homme en RDC, a déclaré qu'une Commission pour la Vérité et la Réconciliation avait été établie, ainsi qu'un institut national de surveillance pour les droits de l'homme. Cela avait pour but d'identifier les gens responsables des violations des droits humains. Quelle est l'importance de ces processus dans la « guérison » de la RDC ?

    Ernest Wamba dia Wamba : On dit souvent que la seule valeur de ces institutions est leur existence. Non seulement sont-elles mal équipées, avec des incompétents ou des gens qui ne savent guère en quoi consiste la réconciliation mais elles comprennent aussi des personnes qui s'avèrent être les fantoches des forces qui craignent la vraie réconciliation. Rien de concret ne s'est produit qui témoignerait d'une vraie tentative de réconciliation chez les Congolais. Aucune cérémonie –même au niveau présidentiel, ni même seulement symbolique – n’a eu lieu.

    Pour être efficace, la réconciliation doit impliquer, tout d'abord, les dirigeants eux-mêmes qui devront être prêts à taire leurs propres doutes, à pardonner et à prêter l'oreille à toutes sortes de griefs. La réconciliation ne peut pas se faire à huis clos. Tout le processus de guérison est encore à se mettre en marche et à se faire.

    Au fait, la plupart des Congolais comptent sur les audiences de la Cour de Justice Internationale pour faire juger les criminels. Il n'est pas facile d'identifier ceux qui sont responsables d’avoir violé les droits de l'homme, lorsque ces derniers sont au pouvoir.

    Je connais, en fait, des militants des droits de l'homme qui ont été menacés parce qu’ils avaient identifié certains violateurs des droits de l'homme ; certains ont dû quitter le pays. Si des archives peuvent être organisées discrètement pour être utilisées lorsque certains chutent du pouvoir, peut-être que cela sera une bonne chose ; pourtant, ceci n'aborde pas encore le vrai sujet de la guérison.

    Pambazuka News : En fin de compte, l'on pourrait dire que la situation de la RDC est unique, étant donné d’abord la nature complexe du pays ainsi que le rôle des acteurs internationaux et régionaux. Pourtant, la solution semble être de dire que si l’on organise des élections, tout ira bien. La nature complexe du pays a-t-elle été suffisamment prise en compte ?

    Ernest Wamba dia Wamba : Il est vrai que la communauté internationale étaye la thèse que si l’on tient des élections, tout s'arrangera. Cela semble être la seule façon de justifier le néocolonialisme de nos jours. Aussi la plupart des recommandations ne sont-elles pas précises. Tout ce qui se fait ailleurs, y compris les soi-disant mesures économiques post-conflit, est considéré comme étant la mesure clé qu’il faut appliquer partout et n’importe où.

    On ne peut s'attendre à grande chose dans un pays complexe dont les dirigeants ne savent presque rien sur l'histoire du pays et où les conseillers ne pensent qu'à s'enrichir. Ceux qui détiennent actuellement le pouvoir, sont en fait hostiles à tout intellectuel congolais qui pourrait contribuer d’une autre façon. Les universités sont vouées à la pourriture.

    Les étrangers (de tendance politique partisane) ne font pas non plus attention au caractère complexe du pays, même pas aux besoins à long terme du pays. Le résultat est que le pays se retrouve dans une situation catastrophique. Il faut absolument transformer la manière de diriger qui a prévalu dans le passé.

    Il nous faut l'émergence d'intellectuels sincèrement dévoués, suffisamment patriotes, voulant vraiment présenter un programme contenant une vision pour s'attaquer pleinement aux problèmes du pays, tout en spécifiant les intérêts à court et à long termes par rapport aux intérêts de puissances et de pays étrangers.

    Pour donner priorité aux détails d’un programme gouvernemental, il faut un projet sérieux. Il faut une cellule de réflexion qui s'adonne à la tâche de déterminer ce qu’il conviendra de savoir et d’entreprendre par la suite si l’on veut redonner au pays sa place réelle sur le continent africain et dans le monde. Je me ferais un plaisir de participer à ce travail.

    * Professeur Ernest Wamba dia Wamba est historien ; il a enseigné au sein de plusieurs universités dont Harvard et l'Université de Dar-Es-Salaam.

    * Entrevue réalisée par voie électronique. Veuillez faire parvenir vos commentaires à :

    Texte français traduit en anglais sous la direction de Vanessa Everson de l’Université du Cap par Kesini Murugesan et Frances Chevalier

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  • Amy Niang | Gouvernance

    Amy Niang, étudiante en Doctorat, a rencontré l'éminent Historien africain Joseph Ki-Zerbo dans sa maison, au Burkina Faso. Elle nous livre ici les points saillants de sa pensée et de son oeuvre intellectuelle en général.

    L’abîme qui sépare la jeune génération d’africains de la vieille est incommensurable et semble se creuser chaque jour d’avantage. Nous -jeunes africains- avons grandi avec l’idée que tout ce qui est ‘traditionnel’ est nécessairement rétrograde et souvent d’authenticité douteuse.

    Les Africains, en particulier ceux issus de la deuxième et troisième génération de la diaspora n’ont pas l’opportunité de communiquer avec leur passé, un handicap qui occulte toute tentative d’étude corrective de l’histoire du continent tout en approfondissant leur incapacité à prendre leur destinée en main. Le vieux dicton dirait : ‘est perdu celui qui ne sait pas d’où il vient’.

    J’ai eu l’immense honneur de rencontrer le premier africain agrégé en histoire et premier professeur d’histoire du continent, en l’occurrence Joseph Ki-Zerbo, dans sa maison de Ouagadougou au Burkina Faso. Aujourd’hui à 84 ans, diminué par l’age et la maladie, il n’en puise pas moins une force et une vitalité étonnantes ancrées dans ses convictions profondes.

    Son histoire est celle d’un sage mal compris à bien des égards et combattu pour ses idées. Il a peut être longtemps prêché dans le désert mais les hommes comme lui vivent de la sève de leur conviction. Ses appels trouvent résonance chez des intellectuels en Afrique et à travers le monde, qui n’ont que trop compris son message.

    K-Zerbo déplore l’extinction grandissante de l’identité africaine. Selon lui, la malédiction de l’Afrique ne réside pas dans sa pauvreté économique chronique mais dans l’ignorance par ses enfants de l’histoire du continent. A moins que les africains ne se décident à retrouver la mémoire du continent, à comprendre son système de pensée, à aller à la rencontre d’eux-mêmes et à se poser les questions essentielles : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? », ils resteront enfermés dans le carcan de l’identité culturelle.

    Selon lui, il est grand temps que les Africains se libèrent de l’asphyxie culturelle, grand temps qu’ils deviennent attentifs à leur mode de fonctionnement et fassent bon usage de leur héritage traditionnel et culturel afin d’appréhender le futur avec plus de sérénité et de confiance. L’approche consistera, pour le continent dans son entièreté, à reconquérir son identité confisquée pour la simple raison que ‘sans identité, dit-il, nous sommes un objet de l'histoire, un instrument utilisé par les autres. Un ustensile."

    Les Africains ont découvert le monde, ils connaissent et maîtrisent la science de l’occident ; ils ont assimilé son histoire, sa philosophie et ses systèmes de pensée. Il est temps qu’ils s’intéressent à leur propre histoire pour qu’enfin leur présent soit celui d’un passé compris et maîtrisé.

    Ki-Zerbo relate le passé du continent non pas à la manière d’un chroniqueur nostalgique d’un passé glorieux ou ressassant l’imaginaire d’un monde merveilleux de l’Afrique précoloniale. Il dit la vraie histoire de l’Afrique, celle que ses professeurs de la Sorbonne ne lui ont pas enseignée.

    Il fait remarquer qu’à travers l’histoire du continent, la croyance en des valeurs saines, des principes simples tels que la centralité de l’unité familiale, la primauté du groupe sur l’individu, le respect des aînés, l’esprit de solidarité, d’entraide et de bon voisinage, la communion humaine dans la joie et dans la peine, etc., ont constitué les bases de l’existence des Africains.

    Malheureusement, la dégradation de ces principes compromet les perspectives d’un panafricanisme réel. Mais Ki-Zerbo nous met en garde : ‘la libération sera panafricaine ou ne sera pas’.

    Aujourd’hui malheureusement, le débat sur le panafricanisme est empêtré dans des chamailleries de légitimité de pseudo-démocraties et se repaît d’un caquetage aussi éloigné des questions vitales qu’il occulte la pertinence de l’unité dans la recherche de solution contre l’abattement. Ki-Zerbo affirme que ‘la conception et la gestion du pouvoir en Afrique moderne n’ont rien d’africain’.

    En effet, les formations politiques de l’Afrique traditionnelle sont riches d’enseignements et offrent des exemples de gestion saine du pouvoir, ceci étant en contradiction avec l’image souvent véhiculée d’une Afrique précoloniale similaire à un champ de bataille où les Africains passaient leur temps à s’entretuer, ce qui justifierait l’argument selon lequel la colonisation a été un processus de pacification de l’Afrique.

    “Les Africains, dit-il, pensent que le pouvoir doit être divisé entre ses tenants. Ils pensent aussi que partager le pouvoir, c’est aussi le multiplier’’. Il fustige les théories dominantes sur l’Afrique qui s’évertuent à confiner l’histoire du continent à l’esclavage et à l’expérience coloniale. Il ajoute que la connaissance de l’histoire est une condition à la libération collective.

    En effet, Le lien entre la connaissance de l’histoire, le savoir, la production et la consommation du savoir et l’impact sur l’estime de soi est indéniable. En Afrique, l’absence de cette connaissance a largement contribué au misérabilisme, à la contre-performance et au sous-développement mental.

    Selon lui, Il ne s’agit pas d’aller se vautrer sur la natte des autres (titre d’un de ses livres) encore moins d’aller la tisser en délaissant la sienne, ou encore d’aller ‘s’installer dans la place publique en tendant sa sébile dans la main en attendant d’être développé’.

    Il ne s’agit pas non plus d’occulter les questions essentielles qui interpellent le continent, notamment la dégénérescence des valeurs africaines. Il s’agit de panser les blessures à venir en les évitant, de rêver et d’inventer l’Afrique, de se connaître pour mieux se prendre en charge.

    Le professeur, comme on l’appelle souvent, est certainement un homme de vision et un prophète mais il est loin de vouloir lire le futur de l’Afrique dans le sable flou de ses terres asséchées, il use de la démarche dialectique de l’histoire comme méthode d’investigation pour fouiller le vrai passé du continent afin d’en mieux saisir les fondements et de comprendre la dynamique des interactions entre passé et présent.

    Et de nous dire ce qu’il adviendra d’une société déstructurée : l’import et l’application de valeurs impropres à sa cosmologie et à son peuple, ce qui mènera inexorablement à la destruction de l’identité culturelle.

    Son analyse incisive et impitoyable des relations du continent avec le reste du monde à travers les siècles, la pertinence de son regard ainsi que sa compréhension subtile et exhaustive de l’histoire et des systèmes de pensée africains font de lui un historien et un intellectuel hors pair, le héraut des voix de la connaissance préventive.

    Son écriture prolifique a produit une importante liste de monographies et d’articles dont Histoire générale de l’Afrique Noire (1972) qui a jeté les fondements d’une vie d’engagement à doter le continent noir d’une histoire propre, écrite par des Africains. Il a aussi dirigé la publication de deux volumes de l’ambitieux projet de l’UNESCO de compiler une histoire générale de l’Afrique (Méthodologie et Préhistoire Africaine, 1981) en tant que membre de son Comité Scientifique.

    Ki-Zerbo sillonne et interroge le passé du continent en s’inspirant de la tradition orale, source par essence de l’histoire du continent, utilisée par beaucoup d’écrivains à l’instar du Malien Amadou Hampaté Bâ, qui dira un jour : ‘‘un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle’’

    Le combat de sa vie ainsi que son engagement politique et social n’est pas seulement ‘un message d’espoir dans un océan de malheur’. C’est la conviction profonde d’un homme qui sait que le développement, pour l’Afrique, ne peut continuer à être qu’une notion vague, une promesse chimérique ; il y aura développement et il sera africain de conception et d’application ou ne sera pas du tout.

    Cette ultime connaissance est ce qu’il exhorte les jeunes africains à opposer au déterminisme et à l’immobilisme inacceptable, à l’ignorance institutionnalisée et à la rhétorique creuse.

    *Amy Niang est une doctorante sénégalaise à l’Université Tsukuba au Japon. Vous pouvez lui écrire à l’adresse suivante : [email][email protected]

    Veuillez envoyer vos commentaires à : [email protected]
    Ou commenter en ligne à www.pambazuka.org

    * Cet article a d'abord paru dans l'édition anglaise de Pambazuka News numéro 256. Voir :

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  • Contributor | Gouvernance

    Lors d'une réunion qui s’est tenue à Johannesburg pour discuter des droits de la femme et du VIH/SIDA, 54 femmes venant de 21 pays d'Afrique ont exprimé leur inquiétude sur le déroulement du procès pour viol intenté à Jacob Zuma. Ce dernier, vice président de l'Afrique du Sud, avait été accusé de viol suite à des allégations d'une femme séropositive de 31 ans. Le procès a été marqué par des actes obscènes commis à l'extérieur du bâtiment abritant la Cour de Justice : Khwezi, car la victime est ainsi surnommée par ses sympathisants, a été malmenée et insultée par les partisans de Zuma. Ces 54 femmes venant de 21 pays d'Afrique ont redigé la déclaration qui suit.

    Nous qui sommes 54 femmes de 21 pays d'Afrique et qui représentons 41 organisations nationales, régionales et internationales y compris des associations de femmes, de défense des droits de l’homme et de lutte contre le VIH / SIDA, nous sommes réunies à Johannesburg en Afrique du Sud, les 6 et 7 avril 2006 pour plaider en faveur des droits des femmes séropositives ou atteintes du SIDA. Nous sommes scandalisées par la façon dont se déroule le procès de viol intenté à Jacob Zuma, vice président du Congrès National Africain. Pour nous, les avocats de la défense, les médias, les Cours de Justice ainsi que la police se comportent de façon déplorable.

    1. Nous avons été et sommes toujours affectées par le double fléau frappant les femmes, d'une part victimes de la violence et d'autre part, atteintes du VIH/SIDA. Nous sommes plusieurs à vivre avec le VIH tout en subvenant aux besoins des membres de notre famille et des communautés atteints du VIH/SIDA .En tant que jeunes filles ou femmes adultes, nous avons été victimes d’actes de violence commis par des hommes dans des positions d’autorité au sein de notre famille ou dans la société .Certaines parmi nous se souviennent de ces femmes sauvagement assassinées lors d’actes de violence commis à la maison, au travail ou à l'école. Nous savons que les femmes sont souvent violées par des hommes connus d’elles.

    2. Nous saisissons l’occasion d’exprimer publiquement notre solidarité envers Khwezi. Nous saluons le courage dont elle a fait preuve en signalant sa mésaventure à la police et en déclarant devant la cour pour rapporter le viol dont elle a été victime. Khwezi a respecté les méthodes établies en Afrique du Sud pour signaler et résoudre tout acte criminel. Avoir à faire face à des hommes forts et haut placés est à la fois difficile et courageux. Nous souhaitons que toute l'Afrique du Sud, le monde entier et Zhwezi elle-même sachent qu’elle a toute notre affection et notre soutien.

    3. Nous sommes indignées par le traitement horrible, injuste et amoral accordé à Khwezi par la presse parlée et la presse écrite. Elle a été vilipendée de façon abusive dans des comptes-rendus à caractère foncièrement sexiste. Nous prenons note de ces secteurs médiatiques qui ne cessent d’être à la fois juge et jurés à travers la caméra des médias ; ainsi ils ont culpabilisé Khwezi en rapportant de façon inappropriée sa séropositivité, sa façon de se vêtir, son passé sexuel basé sur des viols dont elle a été victime lors de son enfance.

    4. Nous sommes outrées par l'inaction de la police qui, au lieu d'assurer un entourage sûr à Khwezi, a permis à des milliers de supporteurs de Zuma de mettre le feu à des sous vêtements et des photos de cette dernière à l'extérieur de la Cour de Justice, actes haineux et intimidants. Nous pensons que le Chef de la Police a agi de sorte que la violence publique s’est propagée aux alentours de la Cour de Justice. Dans un lieu où il aurait pu assurer une atmosphère paisible, il a, au contraire, accepté que Khwezi souffre de façon dramatique en étant bousculée alors qu'elle se rendait à ou sortait de la Cour de Justice.

    5. Nous sommes offusquées par la manière dont Jacob Zuma a manipulé les pratiques et coutumes traditionnelles zouloues. Nous sommes aussi indignées que Zuma ait reconnu avoir tenté d'abuser de la culture zouloue en essayant d’acheter le silence de Khwezi et de sa mère en leur offrant quelques vaches engraissées .Ainsi les femmes ont l'air d'un sac de viande avec qui on peut avoir des relations sexuelles et le problème est résolu par l'échange de bétail en guise d'accord de mariage. Cette tactique de référence à la coutume traditionnelle constitue un outrage malhonnête vis-à-vis d’un continent qui lutte au quotidien avec des notions barbares et primitives au sein d'un monde global bâti sur le racisme et les inégalités et qui croit que les Africains ne peuvent respecter les droits humains.

    6. Compte tenu des commentaires irresponsables et inexacts qu’a émis Jacob Zuma sur le risque de transmission du virus et la douche infâme, nous réclamons le démantèlement du SANAC, le Conseil National Sud-africain contre le Sida, qui représente évidemment un véhicule de fausses informations et de mauvaise éducation et qui est une institution qui accepte l'abus du pouvoir politique au lieu d'honorer son mandat légal réglementaire concernant la prévention, le traitement et les soins relatifs au HIV.

    7. Il n'est pas séant que les sévices sexuels dont fut victime Khwezi lorsqu'elle avait 5 ou 13 ans servent de référence à la Cour. Ces incidents se sont déroulés lorsque cette dernière était mineure et qu’elle avait besoin d'être protégée ; il est injuste qu'ils fassent partie du dossier juridique actuel.

    8. L'Afrique du Sud se vante d'être une démocratie dont la constitution protège les droits et les libertés de la femme contre les abus sexuels .Elle se vante de promouvoir et de protéger les droits des femmes et d’autres personnes atteintes du VIH et du SIDA. L'Afrique du Sud se défend d'avoir un système judiciaire sophistiqué, libre d'influences politiques et de tout autre influence importante. Nous voulons que ces principes audacieux soient respectés.

    Compte tenu du rôle essentiel que joue l'Afrique du Sud dans la politique régionale et internationale, la façon dont les différentes instances traitent de l'affaire Zuma envoie des signaux forts concernant les droits humains des femmes africaines au 21ème siècle. Sont concernés : les médias, les Cours de Justice, la police, l'ANC au pouvoir, les bureaux de la Présidence, le Parlement, la Commission des Droits de l'homme, la Commission pour l'Egalité des Sexes et chacun des services gouvernementaux.

    C'est un siècle où, sous l'égide de l'Union Africaine, l'Afrique du Sud et les 52 autres états du continent africain ont signé le Protocole de la Charte Africaine des Droits des femmes ainsi que la Déclaration Solennelle sur l'Egalité des Sexes en Afrique. De plus, la Déclaration sur les Sexes et le Développement avec l’addenda sur la Violence envers les Femmes, documents qu’a élaborés la SADC, portent la signature de tous les membres de cette association, y compris l'Afrique du Sud.

    Les femmes du continent africain méritent mieux. Les droits des femmes sont des droits humains et ne devraient, en aucun cas, être bafoués, que le mobile soit religieux, politique ou culturel. L'Afrique du Sud saura-t-elle agir en conséquence de ses déclarations en maintenant, au niveau régional et international, le respect de sa Constitution et de ses engagements vis-à-vis des droits des femmes?
    Signataires : Ama Kpetigo, Women in Law & Development (WILDAF), Amie Bojang-Sissoho, GAMCOTRAP, Amie Joof-cole, FAMEDEV, Beatrice Were, Uganda, Bernice Heloo, SWAA International, Bisi Adeleye-Fayemi, AWDF, Buyiswa Mhambi, Empinsweni Aids Centre, Caroline Sande, Kenya, Dawn Cavanagh, Gender AIDS Forum, Diakhoumba Gassama, Dorothy Namutamba, ICW, Ednah Bhala, Ellen Chitiyo, The Women's Trust, Ennie Chipembere, South Africa, Everjoice Win, South Africa, Faith Kasiva, COVAW - Kenya, Faiza Mohamed, Somalia, Flora Cole, WOLDDOF -GHANA, Funmi Doherty, SWAA - Nigeria, Gcebile Ndlovu, ICW, Harriet Akullu, Uganda, Helene Yinda, Switzerland, Isabella Matambanadzo, OSISA, Isatta Wuire, SWAA - Sierre Leone, Izeduwa Derex-Briggs, Nigeria, Jane Quaye, FIDA - Ghana, Joy Ngozi Ezeilo, Women's Aids Collective (WACOL), Ludfine Anyango, Kenya, Marion Stevens, South Africa, Mary Sandasi, WASN, Mary Wandia, Kenya, Matrine Chuulu, WLSA, Neelanjana Mukhia, South Africa, Sandasi Daughters, Zimbabwe, Olasunbo Odebode, Prudence Mabele, Positive Women's Network, Rouzeh Eghtessadi, Sarah Mukasa, Akina mama Wa Afrika, Shamillah Wilson, AWID, Sindi Blose, Siphiwe Hlophe, SWAPOL, Sisonke Msimang, OSISA, Tabitha Mageto, Africa, Taziona Sitamulaho, South Africa, Theo Sowa, Therese Niyondiko, Thoko Matshe, Vera Doku, AWDF, Oti Anukpe Ovrawah, National Human Rights Commission - Abuja

    * Ce texte a été traduit de l’anglais sous la direction de Vanessa Everson, Section de français de l’Université du Cap, par Kesini Murugesan.

    *Veuillez envoyer vos commentaires à :

    *La version anglaise de cette déclaration a d’abord paru dans Pambazuka News numéro 250. Voir :